Sécurité et coopération en Europe

Cette semaine, des dizaines de diplomates et d’experts militaires d’Europe, d’Amérique du Nord et de l’ancien espace soviétique se sont réunis au Palais de la Hofburg à Vienne (Autriche) pour un dialogue sur la sécurité et une évaluation annuelle des mécanismes de contrôle des armements et des mesures de confiance dans la région euro-atlantique.

Le 11 juillet, les ministres des affaires étrangères des 57 Etats participants à l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) se retrouvent quant à eux dans le cadre d’une réunion informelle à Mauerbach, en Autriche, pour un échange de vues sur les menaces actuelles à la sécurité. Outre les conflits actuels dans la région de l’OSCE, seront abordés les mouvements migratoires, le terrorisme, ainsi que les atteintes aux droits de l’Homme, à l’Etat de droit et à la démocratie.

Ces réunions se tiennent à un moment difficile et décisif pour la sécurité européenne. Le retour de la géopolitique remet en question le modèle de coopération instauré après la guerre froide, et les relations interétatiques sont de plus en plus guidées par une mentalité de jeu à somme nulle. Une polarisation croissante, une confiance mutuelle en forte baisse ainsi qu’une prévisibilité militaire largement dégradée amplifient les tensions dans notre espace géographique.

Une perception divergente des menaces intensifie ces tendances négatives. L’élargissement de l’OTAN et de l’Union européenne a été perçu par Moscou comme déstabilisant, menaçant même, qui a réagi en augmentant ses investissements en matière de défense et en intensifiant ses exercices militaires. Cette escalade est aggravée par un nombre croissant d’incidents dangereux et de quasi-collisions entre avions et vaisseaux militaires.

Risque d’escalade

Dans ce climat d’incertitude et d’imprévisibilité, nous risquons fort d’être aspirés dans le cercle vicieux d’une escalade qui pourrait, à terme, nous mener au conflit. C’est précisément cette dynamique qui est en œuvre dans la crise en Ukraine : des perceptions totalement divergentes de la crise et de ses causes attisent la méfiance et les tensions, et la pression en faveur de solutions militaires est de plus en plus forte.

Cette crise a fragilisé les fondements du système de sécurité établi après la guerre froide et semé le doute sur la solidité du régime — basé sur des règles précises — qui régit les relations entre nos pays. La mise en œuvre des accords de Minsk ne progresse pas de manière satisfaisante et au cours des derniers mois, nous avons été témoins d’une recrudescence des violations du cessez-le-feu dans le Donbass, accompagnée d’un risque constant d’escalade.

Que pouvons-nous donc faire pour recréer un climat de stabilité et de sécurité en Europe ? Au cours de la guerre froide, la parité entre blocs militaires fut le concept clé pour le maintien de la stabilité stratégique : au sein de la CSCE [Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe, ancêtre de l’OSCE]/OSCE, nous observions le rapport entre les stocks militaires conventionnels des deux blocs dans différentes catégories d’équipement militaire, y compris les hélicoptères d’attaque et les avions de combat et nous réglementions leur nombre et leur distribution territoriale de manière équilibrée.

Un système complexe de règles régissant les activités militaires fut développé afin d’assurer la transparence et la prévisibilité, renforcer la confiance et éviter les erreurs de perception. Cette approche quantitative était largement basée sur le principe de symétrie. En fait, la symétrie était une condition essentielle de l’équilibre.

Les perceptions et la réalité

Aujourd’hui, dans un climat où la confiance mutuelle fait de plus en plus défaut, l’efficacité des mesures qui régissaient les relations de sécurité se dégrade rapidement.

Dans notre monde multipolaire, la symétrie n’est plus d’actualité : les vieux blocs ont disparu ou ont été sensiblement transformés, la nature des conflits a changé, la technologie militaire évolue rapidement et au fur et à mesure que les vieux arrangements deviennent obsolètes, la mentalité dominante du jeu à somme nulle devient elle-même un obstacle aux réformes nécessaires de la boîte à outils qui sert à gérer nos relations en matière de sécurité.

Plus que jamais, nous devons nous efforcer de rétablir la stabilité stratégique, le défi étant de faire en sorte que l’asymétrie des forces, des activités militaires, du déploiement et des armes ne devienne pas déstabilisante en soi.

Nous devons maintenant commencer à réfléchir en termes de « stabilité asymétrique ». Dans le contexte de sécurité européen actuel, esse est percipi : les perceptions ont un tel effet sur la réalité que d’une certaine manière, les perceptions sont la réalité. Nous avons besoin d’une vision pour développer des approches qui nous permettraient de tenir compte à la foi de perceptions divergentes et d’une asymétrie militaire dans nos politiques de sécurité. Nous devons développer de nouveaux outils, puisque ceux dont nous disposons sont défaillants.

A quoi ressembleraient ces outils ? Ils devraient réduire les risques de manière pratique, tout en répondant aux inquiétudes de toutes les parties prenantes, et devraient être conjointement développés. Ils devraient être basés sur les principes de prévisibilité et de transparence, mais aussi sur la perception des menaces et d’autres considérations qualitatives et politiques ainsi que sur des éléments quantitatifs.

Stabilité asymétrique

Des restrictions pourraient par exemple être introduites pour les exercices militaires russes à proximité des frontières avec certains pays voisins tels que les Etats de la Baltique, ainsi qu’une plus grande transparence pour les exercices sans préavis dans cet espace au sens large, en échange d’informations et de transparence sur les forces de l’OTAN, le déploiement et les activités dans cette même région.

Un système d’observation réciproque des activités, même de moindre importance, pourrait être introduit. Un procédé d’échange d’informations sur les mouvements militaires, couvrant les équipements dans certaines régions telles que la Baltique et la Mer noire, pourrait contribuer à réduire les tensions et les risques d’incidents. Un mécanisme de coopération assurant des consultations immédiates et des mesures de désescalade mutuelles en cas d’incident militaire ou de rencontres rapprochées pourrait être envisagé.

De manière plus générale, comment pouvons-nous introduire le facteur « perception » dans nos stratégies ? Un équilibre peut-il être trouvé dans l’asymétrie ? Est-il possible d’avoir une vision plus large, tout en acceptant nos différences et en trouvant le moyen de les incorporer dans un nouveau cadre de sécurité ? Est-il possible de réfléchir en termes de « stabilité asymétrique » ?

Voici quelques-uns des défis que les diplomates et experts militaires doivent relever. J’espère qu’ils trouveront une manière de surmonter leurs divergences et de se confronter à ces questions de manière pragmatique, dans le but de renforcer notre stabilité et notre sécurité à tous.

Lamberto Zannier, ambassadeur italien, a été secrétaire général de l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (2011-2017).

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