Si le Kremlin est convaincu du soutien des 110 millions d’électeurs inscrits, pourquoi empêche-t-il un scrutin libre ?

Dimanche 18 mars [date du premier tour de la présidentielle], dix-huit ans après sa première élection à la tête de la Russie, Vladimir Poutine engagera un cinquième mandat, de six ans. Un cinquième, et pas un quatrième, comme une lecture institutionnaliste le laisse croire. En effet, la présidence Medvedev de 2008-2012 était bien le troisième mandat. Le jeune protégé avait été élu avec l’engagement de faire de Poutine un chef de gouvernement tout-puissant. « Votez Medvedev, vous garderez Poutine », scandaient alors les médias aux ordres.

Cette année encore, le président russe a préféré un vote sous contrôle à une élection honnête. Il n’a voulu prendre aucun risque, et a emballé l’affaire sans fioritures. Il a adoubé les sept autres candidats, qui animent le décor, et interdit la compétition au seul homme politique d’envergure, pourfendeur des puissants corrompus et héros des jeunes, en pleine ascension à Moscou et dans les provinces : Alexeï Navalny.

Si le Kremlin est convaincu du soutien enthousiaste des quelque 110 millions d’électeurs inscrits, pourquoi empêche-t-il un scrutin libre et pluraliste ? S’il croit vraiment aux « 85 % » de popularité du chef, pourquoi doit-il contrôler le vote des étudiants, fonctionnaires et retraités, augmenter les salaires pour remonter la participation, et remplir les urnes à l’avance en Tchétchénie ou au Tatarstan ?

Seul le suffrage universel, libre et pluraliste est un test sûr de l’adhésion populaire. En mars 2012, le score officiel de Poutine avait été de 63,6 %, son score réel estimé autour de 52 % à 55 %. Sur 110 millions d’électeurs inscrits, le président avait obtenu, avant fraudes, autour de 35 millions de suffrages. On était loin du plébiscite.

L’enjeu pour le Kremlin, la participation

Le processus électoral est entièrement dirigé, de l’enregistrement des candidats jusqu’au comptage des voix et à la compilation des données dans l’ordinateur de la commission électorale à Moscou, sans observateur indépendant.

Depuis la forte contestation anti-Poutine de l’hiver 2011-12, les fraudes électorales sont un secret de Polichinelle. La majorité des Russes interrogés par le Centre Levada ces dernières années répondent que les scrutins ne sont pas équitables et servent le pouvoir. D’ailleurs, les enquêtes électorales de ce seul institut de sondages indépendant, qui a été obligé de se déclarer « agent de l’étranger », sont interdites de publication. Les autres organisations ont pour mission de produire des intentions de vote qui correspondront aux résultats officiels.

Selon les experts indépendants, l’enjeu pour le Kremlin est le niveau de participation. Si seulement 55 % à 58 % des électeurs inscrits se rendent aux urnes, Vladimir Poutine ne pourra pas dépasser les 60 % de suffrages exprimés. Avec une participation nationale remontée à 65 %, il peut être crédité de 65 % à 70 % des suffrages. Il est donc impératif de mobiliser les Russes, par tous les moyens possibles, et de consolider les millions de suffrages ficelés d’avance dans les « sultanats ». Le politologue Dmitry Oreshkin nomme ainsi une quinzaine de républiques et grandes villes où les chefs d’administration contrôlent totalement les urnes et fournissent des résultats quasi unanimistes.

Le Kremlin a le choix entre frauder beaucoup pour obtenir un vote de type quasi plébiscitaire, ou frauder moins et assurer la continuité du groupe dirigeant en sauvant, un peu, les apparences. Bien entendu, il est exclu d’envisager un second tour. Il importe de maintenir au plus bas niveau possible le score des candidats, notamment le représentant du Parti communiste, et l’inoxydable Vladimir Jirinovski pour le parti d’extrême droite. La plupart des Russes ont oublié qu’un second tour avait eu lieu en 1996, opposant Boris Eltsine au candidat communiste.

Ainsi, on comprend mieux l’acharnement du Kremlin contre Alexeï Navalny, le seul opposant politique qui ose exposer sur son site la corruption et les malversations du groupe dirigeant. Il a demandé aux Russes de boycotter les urnes, tout en participant activement à la dénonciation des fraudes : « Ne votez pas, mais observez le scrutin ! » est sa consigne.

Interdit de scrutin à cause d’une condamnation judiciaire dénoncée par la Cour européenne des droits de l’homme, Navalny a continué à mener campagne sur son blog et dans de grands meetings aux quatre coins de la Russie. Avocat et fondateur de la Fondation pour la lutte contre la corruption, financée par ses supporteurs, il a été arrêté plusieurs fois cette année, son appartement et ses bureaux ont été perquisitionnés, tout comme plusieurs de ses QG en province.

Garder le pouvoir à tout prix

Son nom ne figure pas sur le bulletin de vote, mais c’est lui le phénomène politique du jour. En empêchant Navalny de concourir, Poutine a écarté son seul rival, a fait de la présidentielle un rituel d’applaudissement, et par là même abandonné toute prétention à la légitimité populaire. Désormais, il doit imposer son autorité par la force, enfermer les Russes dans une propagande militariste et agressive, et diaboliser l’ennemi : l’Occident, l’Ukraine, et la cinquième colonne, c’est-à-dire les Russes qui ne sont pas d’accord avec lui.

Vladimir Poutine n’envisage pas son avenir autour d’un « mandat présidentiel ». Il n’est pas le locataire du Kremlin, il a pris possession des lieux de pouvoir. Avec quelques dizaines d’associés, il détient les ressources – économiques, administratives, militaires – qui lui permettent de contrôler le pays. Son combat quotidien est de garder le pouvoir, sans jamais suggérer qu’il pourrait laisser la place à un autre.

Son nouveau mandat ne lui donne aucun répit, car il sait que son sort ne se joue pas dans les urnes, mais dans sa capacité à étouffer la contestation au sein d’une société inquiète de l’avenir. Les élites urbaines russes sont perturbées par la montée de l’arbitraire et l’absence de perspectives.

Le refus d’envisager un départ du pouvoir sera le talon d’Achille du président russe, mais aussi sa force de combat. Car il est en mode survie. Il se battra jusqu’au bout pour ne pas accepter la finitude de son pouvoir, et de son existence. Il devra affirmer son pouvoir personnel et intemporel, hors des mécanismes institutionnels.

En refusant de promouvoir un successeur, Vladimir Poutine a écarté le modèle dynastique et tente de sublimer son rôle dans la défense de la nation en danger. Le verbe et le glaive portent le règne poutinien, au détriment des réformes économiques et politiques, condamnant le pays au déclin et aux conflits.

Par Marie Mendras, politologue au CNRS et au Centre de recherches internationales de Sciences Po.

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