Smith Henderson : «La voix paranoïaque des extrémistes est désormais dominante»

Je viens d’une région très conservatrice des Etats-Unis, un endroit où des poches de chrétiens détenteurs d’armes à feu souffrent de paranoïa agressive envers tout ce qui provient d’Hollywood ou du gouvernement fédéral. Traditionnellement isolés, les habitants du Montana valorisent le dur labeur, l’autodétermination et supportent mal de se sentir insultés par ces progressistes des grandes villes avec leurs belles idées.

Même dans le meilleur des cas, les gens de chez moi n’auraient sans doute jamais voté pour Obama. Mais ce dernier n’arrangea guère son cas lorsqu’il fut enregistré, à son insu, avant l’élection présidentielle de 2008, en train de disserter sur l’Amérique rurale qui, grande oubliée de la nouvelle économie globale, se raccrochait soi-disant à ses flingues et à sa Bible, à son antipathie chronique envers tout ce qui venait d’ailleurs, et noyait sa frustration dans le refus de l’immigration et du libre-échange.

J’ai beau être progressiste, athée et ouvert d’esprit, j’ai moi-même un problème avec les citadins méprisants qui s’adressent d’un ton paternaliste aux gens de la campagne, à l’image d’Obama pris en flagrant délit de snobisme durant sa première campagne présidentielle. Du côté de chez moi, beaucoup étaient convaincus qu’Obama était un énorme canular destiné à abuser mon parti et un danger pour la nation entière. De quel droit mettait-il religion et racisme sur le même plan ? D’où sortait ce type né à Hawaï et à l’ascension politique fulgurante ? Affublé non pas d’un, mais de deux noms évoquant si étrangement les pires ennemis de l’Amérique qu’aux yeux des conservateurs chrétiens du Montana, prompts à voir des complots satanistes partout, Obama ne visait pas seulement à devenir le prochain président des Etats-Unis, mais le prochain antéchrist ? Pour moi, ces propos tenaient du délire. Et je continue à le penser. Mais depuis l’avènement de Donald Trump, je comprends quel effet cela fait de se dire que le camp d’en face a perdu la tête.

Trente-neuf numéros de sécurité sociale

Après l’élection d’Obama, les théories du complot ont inondé ma page Facebook. Jour après jour, les gens répandaient les rumeurs les plus invraisemblables : il n’avait rien à faire à la Maison Blanche puisqu’il était né au Kenya et avait été élevé par des séminaristes indonésiens. Il avait trente-neuf numéros de sécurité sociale. Il refusait de prononcer le serment d’allégeance. Il avait fait remplacer le drapeau américain sur la carlingue d’Air Force One par son slogan de campagne. Il prévoyait la confiscation pure et simple de toutes les armes à feu et l’instauration de la charia. Son projet d’élargissement de la couverture sociale entraînerait la création de commissions de la mort chargées d’expédier les vieux et les infirmes au cimetière. J’ai fini par cesser de me connecter à Facebook. Ce n’était sans doute pas plus mal.

A la fin de l’année 2011, j’ai participé à la création d’un petit film publicitaire pour une marque de voitures diffusé pendant le Super Bowl. Quelques années auparavant, l’industrie automobile américaine avait frôlé la faillite. Des centaines de milliers de personnes avaient failli perdre leur emploi, ce qui aurait eu un impact sur la vie de millions d’Américains. Etonnamment, le Congrès s’était toujours opposé à un renflouement du secteur. Obama avait réussi à imposer son plan de sauvetage et évité un désastre potentiel (parmi d’autres) durant la moitié de son premier mandat.

En 2011, le constructeur en question avait non seulement épongé ses pertes, mais remboursé sa dette au Trésor. Il souhaitait partager la bonne nouvelle de son rétablissement avec le reste de l’Amérique et s’adressa à l’agence publicitaire pour laquelle je travaillais. Nous avons cherché le meilleur moyen de faire passer le message et décidé de nous inspirer du discours d’encouragement d’un entraîneur à la mi-temps pour motiver ses joueurs menés au score. L’idée, c’était que l’Amérique était à l’image d’une équipe sportive divisée, mais qu’ensemble il n’y avait rien que nous ne puissions accomplir. Ce n’était qu’une simple pub pour une marque de voitures, mais l’enjeu semblait aller bien au-delà : le message mettait le doigt sur nos peurs et nos divisions profondes avant de rappeler aux Américains que la grandeur de leur pays s’était toujours révélée dans les moments d’adversité.

Ma famille dans le Montana, comme tout le reste des Etats-Unis, suivit le Super Bowl en direct à la télé. Quelques minutes après la diffusion de la pub, mon téléphone se mit à vibrer sous un déluge d’appels et de SMS : tout le monde voulait me dire à quel point il avait adoré. L’espace de vingt-quatre heures environ, je me sentis profondément ému par cet afflux de réactions positives. J’eus même eu l’audace de croire qu’il s’était peut-être passé quelque chose, que nos divisions avaient commencé à s’estomper. Qui sait : la Grande Récession et les guerres consécutives au 11 Septembre avaient peut-être fini, au bout du compte, par nous ramener aux fondamentaux de notre identité américaine, unie et opiniâtre ? Travailler dans la pub peut vous rendre bien crédule.

Dès le lendemain de la finale, de stupéfiants torrents de bile furent déversés sur le constructeur automobile, l’icône américaine (1) et toutes les personnes ayant contribué au spot. Pontifes de la télé et personnalités médiatiques disséquèrent la séquence, certains n’hésitant pas à affirmer qu’il s’agissait d’un spot de campagne précoce pour la réélection d’Obama. D’après eux, la publicité dissimulait une propagande éhontée pour l’économie étatique et constituait ni plus ni moins le tout premier communiqué du nouveau politburo des Etats-Unis. J’avais l’habitude des attaques de ce type, étant donné l’endroit d’où je venais. Mais désormais, il n’y avait plus besoin d’habiter dans les montagnes du Montana, les vallées de la Virginie-Occidentale ou les champs de pétrole du Texas pour entendre proférer ce genre d’insanités. Dès le premier jour de son élection, et au fil des mois de son mandat, l’hostilité envers le Président n’avait cessé d’enfler sur les réseaux sociaux, jusqu’à gangrener les médias grand public.

Lorsqu’Obama ordonna l’assaut contre Ben Laden – objet de haine nationale et unanime s’il en était -, les principales voix conservatrices du pays s’élevèrent pour nier son rôle et son leadership. Les extrémistes allèrent même jusqu’à affirmer qu’il s’agissait d’un coup monté.

La haine envers Obama, un «business model»

Des propos jusqu’alors limités aux groupes d’étude biblique évangéliques ou aux comptoirs des bars des petites villes étaient désormais diffusés sur les écrans de télé des McDonald’s et plus seulement sur Facebook, YouTube et Twitter. Les années Obama resteront comme une période ou il suffisait qu’un pseudo-expert soulève une polémique sur les réseaux sociaux pour que les télévisions s’en emparent et viennent lui demander d’en parler lui-même dans les talk-shows du soir. L’absurdité initiale de la polémique n’avait bien sûr aucune importance : «les gens en parlent», par conséquent le sujet méritait d’être débattu jusqu’à la lie. Les bonds d’audience enregistrés par ces émissions les rendaient irrésistibles aux yeux des chaînes. La haine envers ce président était devenue un business model.

Et quand la tragédie s’invitait dans l’actualité, ce business model n’avait que faire des échanges de points de vue contradictoires alors qu’il était tellement plus simple de mettre en doute les motivations du Président à l’aide de théories fumeuses. L’exemple le plus marquant, et le plus rageant, fut le traitement de la fusillade déclenchée par un tireur fou dans une école du Connecticut, le 14 décembre 2014. Vingt jeunes enfants y trouvèrent la mort. Quand Obama s’adressa à la nation, son indignation était manifeste non dans le ton de sa voix, mais dans les larmes silencieuses qui coulaient sur ses joues : «En tant que nation, nous avons trop souvent subi ce genre d’épreuve, déclara-t-il en marquant de longues pauses pour tâcher de maîtriser son émotion. Que ce soit dans une école primaire à Newtown, un centre commercial en Oregon, un temple du Wisconsin, une salle de cinéma à Aurora ou à un coin de rue de Chicago, ces quartiers sont nos quartiers, ces enfants sont les nôtres. Et il faudra bien que nous agissions tous ensemble afin d’éviter d’autres tragédies comme celles-ci, loin de tout calcul politique.»

Comme un être démoniaque

Les médias de droite eurent tôt fait d’expédier les prières de rigueur pour se jeter sur la question ô combien plus cruciale de savoir si le Président avait le droit de récupérer cet événement tragique. J’insiste sur ce point : même le meurtre massif de jeunes enfants, dans leurs salles de classe, apparaissait entaché par les machinations politiciennes de ce fourbe d’Obama. En moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, les théoriciens du complot accusèrent d’obscurs agents du gouvernement d’organiser ces fusillades de masse afin de déclencher un vaste mouvement anti-armes à feu dans tout le pays. En Amérique, Obama n’est même pas humain. Beaucoup le voient, purement et simplement, comme un être démoniaque.

L’héritage des années Obama, c’est que la voix paranoïaque des extrémistes est désormais la voix dominante de ce pays. Sa voix directrice. Et les conséquences sont effrayantes. Aujourd’hui, l’un de nos partis politiques a complètement déraillé par réaction au président le plus posé, attentif et bienveillant ayant jamais siégé à la Maison Blanche. En réalité, nous ne méritions pas un homme comme lui.

Le pire, c’est qu’il existe un tas de raisons légitimes de critiquer l’administration Obama : l’abandon massif de nos données personnelles à l’appareil des services secrets américains, les inégalités de revenu criantes, un système judiciaire absurde, un processus électoral biaisé et une guerre aérienne sans fin infligée par nos gendarmes et nos robots volants aux populations basanées du monde entier. Cela dit, un président ne reçoit jamais de félicitations pour les guerres qu’il ne déclare pas, les attentats qu’il déjoue ou les catastrophes économiques qu’il évite. Et assurément, sur chacun de ces points, Obama laisse le pays dans un bien meilleur état qu’il l’a trouvé.

L’ironie de tout cela, c’est qu’il fut sans doute le meilleur président que je connaîtrai de mon vivant. Mais pour mon pays, je ne peux m’empêcher de voir les «années Obama» comme un absolu naufrage.

Smith Henderson , écrivain américain. Traduit par Nathalie Peronny.


(1) Le narrateur du spot n’était autre que Clint Eastwood, pourtant guère suspect, a priori, de sympathie envers l’administration Obama (NDT).

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