Sortir de l’instrumentalisation de la cause palestinienne par les régimes autoritaires

Les dirigeants des États membres de la Ligue arabe réunis à Riyad, le 11 novembre 2023. Photo d’illustration/Archives AFP
Les dirigeants des États membres de la Ligue arabe réunis à Riyad, le 11 novembre 2023. Photo d’illustration/Archives AFP

La chute du mur de Berlin et la démocratisation rapide des pays de l’est de l’Europe avaient été porteuses d’espoir pour beaucoup de populations des pays de ce que l’on qualifie aujourd’hui de « Sud global ». La fin de la polarisation laissait penser que les valeurs portées par le camp occidental (démocratie, liberté, justice…) sortiraient renforcées et qu’elle faciliterait la gestion des crises géopolitiques dans le monde. Ainsi les forces occidentales sont intervenues après l’invasion du Koweït par l’Irak en 1990, avec le soutien de pays du sud comme le Niger, la Syrie et le Sénégal. Quelques années plus tard, le 13 septembre 1993, Yitzhak Rabin et Yasser Arafat se serraient la main sur la pelouse de la Maison-Blanche, avançant vers la paix dans le cadre du processus d’Oslo. La situation géopolitique des années 1990 n’était pas idéale, mais il y avait un espoir qui ne s’est malheureusement pas traduit par une refonte des institutions internationales, notamment l’ONU et son Conseil de sécurité, dont les cinq membres permanents disposent d’un pouvoir plus important, via leur droit de veto, que l’Assemblée générale.

Les attentats du 11 septembre 2001 vont pousser les États-Unis et leurs alliés à mener une longue guerre contre le terrorisme. Vingt-deux années ont passé, et le bilan de cette politique est désastreux. Le terrorisme islamiste s’est renforcé partout dans le monde et les interventions américaines en Afghanistan et en Irak ont causé bien plus de morts que les attaques du 11-Septembre. Les retraits précipités des troupes américaines ont plongé l’Irak et l’Afghanistan dans le chaos. Cette stratégie de lutte antiterroriste questionne sur une réaction qui tue bien plus de civils que l’acte terroriste ainsi que sur ses conséquences.

Normalisation de l’horreur

La fracture Nord-Sud, souvent évoquée quand il s’agit de l’Ukraine, de la Palestine ou de l’affaiblissement de l’Occident, ne se mesure pas dans les chiffres des budgets militaires, l’accroissement des dettes des pays occidentaux et les alliances géopolitiques. Elle réside surtout dans la perte d’influence et dans le recul des valeurs des démocraties. La supériorité morale dont se prévalent ces dernières n’est plus perceptible auprès des populations de ce que l’on qualifie de « Sud global ». Il n’est pas ici question des régimes autocrates qui instrumentalisent l’iniquité de l’action occidentale, mais bien des populations qui perçoivent que la vie d’un civil afghan ou irakien n’a pas de valeur en tant que « victime collatérale » de la lutte contre le terrorisme. Il ne suffit pas de déclarer que les vies d’un Européen, d’un Américain, d’un Afghan ou d’un Palestinien sont égales lorsque les faits démontrent le contraire. Cette situation profite aux autocrates qui, par le biais de leurs médias aux ordres, s’en servent pour alimenter la défiance vis-à-vis de l’Occident et démontrer que les valeurs universelles de liberté et démocratie ne sont que paroles vides de sens, relativisant par la même occasion leurs crimes.

La Palestine, elle, est la représentation du fossé qui sépare le Nord du Sud, Israël étant intégré au camp occidental. Colonisation, apartheid, impunité et indifférence face à l’injustice quotidienne frappant les Palestiniens cristallisent le ressentiment des populations du Sud. J’aurais aimé dire que j’ai été surpris par la barbarie de l’attaque terroriste du 7 octobre, mais ce n’est malheureusement pas le cas, même si j’ai été étonné par son ampleur et son effroyable bilan humain. La barbarie traverse les frontières : en la légitimant dans un pays, elle se propage ailleurs.

Depuis mars 2011, j’ai été témoin du pire en Syrie, j’ai vu toutes les digues tomber, j’ai vu l’horreur se normaliser, j’ai vu l’industrie de la torture s’installer : exécutions dans des bains d’acide, femmes violées par tout un régiment devant leur père, leur frère, leur mère, corps d’enfants déchiquetés par des missiles de bombardier qui ont sciemment visé des écoles et des maternités, familles mourant de faim à quelques kilomètres des entrepôts et des responsables de l’ONU.

Le choc provoqué par l’attaque du 7 octobre sur une partie de l’opinion publique internationale est profond : le foyer d’accueil des juifs a failli à sa mission de protection. Est-ce étonnant ? Depuis 20 ans, Benjamin Netanyahu a œuvré non pas à construire un foyer mais une forteresse au milieu du chaos moyen-oriental. Cette forteresse se devait d’être infranchissable. Son indestructibilité était symbolisée par le dôme de fer, un bouclier face aux roquettes du Hamas, du Jihad islamique et du Hezbollah, et le mur construit entre la Cisjordanie et Israël. Mur et dôme de fer sont les signes d’une paix sans justice de l’oppresseur sur l’opprimé. Dans cette configuration, l’opprimé redouble d’effort pour franchir les murailles de technologie, et comme en avait fait le constat le maréchal Vauban : « Nulle forteresse n’est imprenable. » M. Netanyahu comme d’autres membres de sa majorité ne pouvaient ignorer que la liquidation du processus de paix allait engendrer des réactions, et notamment le risque terroriste, même sans imaginer une attaque de cette ampleur.

Aspirations populaires

Il est compréhensible que la puissance militaire face à un environnement hostile soit une nécessité et un choix qui s’est imposé à Israël, mais l’environnement hostile n’est plus une menace militaire existentielle pour Israël. Les pays du Levant sont en décomposition : Syrie, Irak, Liban… L’Irak et la Syrie sont les seuls pays qui disposaient d’une capacité militaire apparente. Cette capacité militaire était surtout à la disposition des régimes en place pour se maintenir face aux révoltes de leur population. L’Arabie saoudite ainsi que les pétromonarchies avançaient vers une normalisation des relations avec Israël, délaissant la cause palestinienne. La forteresse de Netanyahu avait pour objectif final la liquidation de la question palestinienne, un peuple qui devait se soumettre et se résigner, ne laissant comme alliés aux Palestiniens que le régime iranien, qui plus que quiconque a instrumentalisé la cause palestinienne et a voulu faire du Hamas une organisation à sa disposition.

Aller vers un durcissement sécuritaire est une réponse qui s’apparente plus à une vengeance, et c’est la voie qu’emprunte actuellement le Premier ministre israélien. Sur le long terme, il ne fait aucun doute qu’elle contribuera à renforcer le Hamas et/ou d’autres groupes plus extrémistes. La seule paix durable, qu’elle prenne forme dans une solution à un État ou deux, est une paix qui apporte sécurité et égalité en droits aux Israéliens et Palestiniens.

De la décennie passée émergent en Irak, en Syrie et au Liban des populations qui aspirent à vivre en paix, réclamant dignité et liberté. Le temps de l’instrumentalisation de la Palestine par les régimes autoritaires est révolu. Les populations du Levant savent que les régimes syrien, irakien et le Hezbollah soutenus par l’Iran ont commis des crimes qui n’ont rien à envier à ceux d’Israël. Le rapport au conflit israélo-arabe de ces populations a évolué, leur soutien ira à un État qui offrira aux Palestiniens un État de droit et une citoyenneté à part entière. La révolution syrienne, dont le flambeau est repris aujourd’hui dans la province druze de Soueida ; les manifestations libanaises de 2019 à 2021 ; la révolution d’octobre 2019 puis de 2020 en Irak… Ces révoltes populaires démontrent une évolution profonde des sociétés locales qui revendiquent une vie digne dans un État de droit. L’autoritarisme au Levant est à terme condamné, les nouvelles structures de gouvernance seront influencées par Israël et son choix de vouloir vivre dans un environnement apaisé ou de continuer à s’imposer par la force. Ce choix aura une influence régionale qui sera déterminante sur l’avenir de la région. L’ouverture à une paix juste est certainement la meilleure réponse aux régimes qui répriment leur propre population au nom de l’anti-impérialisme et de la lutte pour la libération de la Palestine, l’Iran de Khamenei en tête.

Par Firas Kontar, opposant et essayiste syrien. Dernier ouvrage : « Syrie, la révolution impossible » (Aldeïa, 2023).

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