Soutenir la résistance kurde

L’Etat islamique constitue une menace mortelle pour la survie de l’Irak et pour la stabilité de l’ensemble du Proche-Orient. L’inaction de la communauté internationale en Syrie a laissé le champ libre aux jihadistes. L’incurie du gouvernement de Bagdad et la forfaiture de son armée leur ont permis de conquérir en quelques jours le tiers du territoire irakien et de s’emparer d’un gigantesque arsenal d’équipements militaires d’une valeur de plusieurs centaines de millions de dollars, ainsi que des montants considérables de cash.

Depuis deux mois, les Kurdes résistent seuls sur plus de 1 000 km de frontières à cette déferlante de jihadistes alliés aux ex-officiers et partisans aguerris de Saddam Hussein. Ultime rempart, le Kurdistan est aussi le seul port de salut pour tous ceux qui fuient la terreur des islamistes dont la barbarie n’a rien à envier à celle des talibans afghans. Près d’un million de déplacés et réfugiés accueillis sur le territoire kurde exercent une pression intenable sur les maigres ressources du pays. Imaginez la France submergée par un afflux soudain de 12 millions de réfugiés. La majorité des déplacés est formée d’Arabes sunnites et de Turcomans. Mais ce sont surtout les vieilles communautés chrétiennes et yézidies qui sont les plus vulnérables. Leurs lieux de culte ont été profanés par les jihadistes qui ont enlevé nombre de leurs femmes qu’ils vendent à de «bons musulmans» sur leur marché aux esclaves à Mossoul.

Le Kurdistan n’a malheureusement pas les moyens de faire face seul. Ses forces armées (pershmergas) se battent avec courage mais elles manquent d’armements et de munitions. Ses finances sont à sec car, depuis janvier, le gouvernement de Bagdad refuse de lui verser sa dotation budgétaire qui, d’après la constitution irakienne doit représenter 17% des revenus pétroliers de l’Etat. La menace globale que représente le terrorisme de l’Etat islamique nécessite une réponse globale avec des volets politique, sécuritaire et humanitaire.

Le minimalisme de l’administration Obama, les prises de position verbales, l’envoi de quelques cargaisons d’aide humanitaire ne sont pas à la hauteur de la catastrophe qui se profile.

La France qui a des liens historiques avec les Kurdes doit prendre l’initiative. En 1991, après la guerre du Golfe et la crise des réfugiés qui l’a suivie, la France de François Mitterrand avait réuni un sommet européen pour coordonner une aide humanitaire d’urgence, puis fait adopter à l’ONU la résolution 688 autorisant la création d’une zone d’exclusion aérienne au nord et au sud de l’Irak. Pour ce faire, elle a dû forcer la main aux Américains et convaincre Russes et Chinois. Près de 2 millions de déplacés kurdes ont pu ainsi retourner dans leurs foyers. Au fil des ans, cette «zone de protection» a évolué vers un Kurdistan autonome et démocratique. Elle fut protégée par une escadrille d’avions de chasse américains, britanniques et français de l’opération «Provide Comfort».

S’inspirant de ce précédent historique, la France pourrait convoquer un sommet exceptionnel de l’UE afin d’organiser une aide massive pour les réfugiées du Kurdistan. Elle pourrait également inciter les pétromonarchies du Golfe à assurer le service après-vente de leur irresponsable politique de financement des mouvements jihadistes en contribuant à l’effort humanitaire international en faveur des victimes de l’Etat islamique. En attendant le règlement de la crise de gouvernance à Bagdad qui, malgré une constitution démocratique et fédérale approuvée par plus de 80% des Irakiens mais non appliquée, pourrait prendre des mois, il faudrait garantir le versement au Kurdistan des 17% des revenus du pétrole irakien qui lui reviennent de droit. Une résolution du Conseil de sécurité affecte d’office 5% des recettes pétrolières irakiennes aux «réparations» dues au richissime Koweït qui n’en a pas vraiment besoin.

A l’initiative de la France, le Conseil de sécurité pourrait adopter une résolution obligeant le gouvernement de Bagdad à verser au Kurdistan sa part constitutionnelle de recettes pétrolières. Là encore, il existe un précédent : le programme «pétrole contre nourriture» adopté par l’ONU a, de 1997 à 2003, affecté d’office 13% des recettes d’exportation pétrolières de l’Irak.

Enfin, il faudrait apporter une aide militaire substantielle aux peshmergas kurdes pour leur permettre de se battre efficacement contre l’Etat islamique, de protéger les minorités menacées et d’organiser les Arabes sunnites modérés pour libérer leurs territoires confisqués par les jihadistes. L’action aura un coût mais celui de l’inaction, qui finira par avoir des conséquences régionales incalculables, sera infiniment plus élevé.

Kendal Nezan, président de l’institut kurde.

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