Soutenons l’idée d’une Syrie fédérale

Ces lignes sont envoyées du territoire kurde situé dans le nord de la Syrie. ­Elles ont pour objet d’attirer l’attention sur un fait essentiel que l’actualité nous masque trop souvent. Par-delà le conflit en cours, les Kurdes sont en train de mettre en place dans une région grande comme trois fois le Liban un projet politique et social qui changera la donne au Moyen-Orient s’il aboutit. Rien de moins. Mais, trop occupés par les seuls ­aspects factuels de la guerre – notamment la chute prochaine de Rakka, la capitale de Daech –, nous n’y prêtons pas une oreille suffisante.

Pourtant, ce projet inédit et novateur nous concerne au premier chef, autant pour des considérations morales que pour nos intérêts. Son échec signerait la poursuite de la guerre, un renforcement du terrorisme islamique et un surcroît de réfugiés fuyant vers l’Europe. Son succès ramènerait une paix dont nous bénéficierions par ricochet.

Or, il dépend beaucoup des nations occidentales que les Kurdes réussissent dans leur entreprise. Environnés de pays qui leur sont tous hostiles, ils n’ont que nous pour les soutenir.

Le projet kurde porte un nom classique, le fédéralisme, mais un contenu original. Il propose l’instauration de trois fédérations en Syrie sans modifier les frontières de celle-ci : une pour les alaouites à l’ouest, une autre pour les sunnites à l’est, la troisième au nord pour les Kurdes et leurs alliés – Arabes et chrétiens essentiellement. Chaque fédération choisirait son modèle politique et social de manière autonome. Le contenu de celui des Kurdes est hardi, compte tenu des mentalités de la région. Il s’articule autour de quatre fondamentaux qu’ils instaurent déjà dans les ­zones sous leur contrôle, construisant de facto leur propre fédération : la démocratie, la laïcité, l’égalité homme-femme, le respect des minorités. Ce dernier point explique pourquoi nombre d’Arabes, de chrétiens, de Turkmènes ou de Tcherkesses les ont rejoints. En ce qui concerne les Arabes, le fait est remarquable. Les Kurdes, quoique opprimés par eux depuis des siècles, leur proposent partout l’association plutôt que la confrontation. Dans une région où l’habitude du vainqueur est d’écraser le vaincu autant que faire se peut, l’entreprise est méritoire et payante : la paix règne dans tous les territoires libérés.
Une expérience très humaine

Toutes ces minorités rassemblées par les Kurdes ont créé en 2015 les Forces démocratiques syriennes (FDS). Soixante mille combattants dont un bon tiers d’Arabes. Ce sont eux qui écrasent Daechavec l’aide de la coalition internationale menée par les Américains. La place manque ici pour développer la ­teneur des quatre fondamentaux sur lesquels repose la partie sociale du projet kurde. Disons au moins que leur démocratie est « municipaliste », leur laïcité sourcilleuse et leur conception de l’égalité des sexes contraignante : tous les postes, civils ou militaires, sont occupés conjointement par un homme et une femme. Parité absolue.

Dans un Moyen-Orient où la lutte pour le pouvoir tient lieu de politique, les ambitions kurdes sont âprement combattues par tous les pays limitrophes, qui y voient, à juste titre, un exemple dangereux pour eux. Une véritable révolution, même. Pour cette raison, leurs discours cherchent à maintenir la fiction de combattants kurdes assimilés à des dictateurs potentiels ou à des terroristes forcenés – comme le disaient les Allemands des résistants français pendant la seconde guerre mondiale.

En tant qu’écrivain engagé depuis cinq ans aux côtés de ces Kurdes, je peux affirmer le contraire. La vie et le travail au quotidien sur le temps long avec les simples combattants comme avec leurs dirigeants sont une expérience étonnante et très humaine. Si rien n’est encore parfait dans cette démocratie qui se crée en pleine guerre et malgré la guerre, le chemin pris est le bon.
Une fin inéluctable

En attendant, grâce à ces hommes et femmes, Daech n’en a plus pour longtemps en tant que structure contrôlant un espace territorial. Sa fin est inéluctable comme celle des autres formations djihadistes, telle Al-Nosra à Idlib. Bien sûr, ces groupes sont en train de renaître ailleurs et autrement, et nous n’en avons pas fini avec eux, tant s’en faut. Pour autant, ils disparaissent de la scène syrienne et, dans le cours de l’année qui vient, il n’y restera plus que deux forces en présence : dans le Nord, les Kurdes et leurs alliés avec leur projet, dans le Sud, le régime de Bachar Al-Assad sans autre objectif que le retour au statu quo antes. Les FDS n’ont pas de raison de s’en prendre au régime au-delà des zones déjà conquises. Dès lors, soit Al-Assad poursuit la guerre contre elles et le chaos demeure, soit la communauté internationale, Russie en tête, contraint Damas à négocier le projet fédéral kurde qui se veut une possibilité de retour à la paix. Nous en serons bientôt là.

Dans l’intervalle, la France ne doit pas se désintéresser de cette question. La renaissance kurde nous tend la main pour un partenariat stratégique nouveau au Moyen-Orient. Il permettrait la constitution d’une vaste zone tampon qui nous serait favorable. C’est une chance historique à saisir. Nos intérêts sécuritaires convergent avec ceux des Kurdes bien plus qu’avec la plupart des acteurs locaux. Notre retour dans la région est ardemment demandé par ces Kurdes. Ils sont bien les seuls à le faire et démontrent par-là qui sont nos vrais alliés. Présents militairement à leurs côtés, nous pesons cependant fort peu face aux Américains, pourtant arrivés après nous.
Jouer la carte politique

Nous pouvons toutefois reprendre l’initiative en jouant une carte politique. Elle tiendrait en trois points à notre portée, dont le président de la République pourrait s’emparer au bénéfice de la France, sans que le budget de la nation en soit grevé : annoncer clairement à la communauté internationale que le projet kurde en tant que solution à la guerre dispose de notre soutien actif malgré l’opposition obstinée de la Turquie et de l’Iran qui, par ailleurs, ne se montrent pas particulièrement amicaux à notre égard ; proposer à l’Union européenne de faire front commun sur ce dossier qui la concerne elle aussi ; et peser sans faiblir sur les Turcs afin de leur faire accepter la présence des Kurdes aux négociations de Genève et d’Astana.

Sans les Kurdes, rien ne peut sortir de ces interminables palabres. N’y prennent part que des groupes d’opposant à Damas, démunis de toute force militaire sur le terrain.

Vaste programme, dira-t-on… Sans doute. Pour le mettre en œuvre, il ne faut pourtant qu’un peu de cette lucidité qui forge les convictions et beaucoup de détermination. Eu égard aux gains politiques qu’on peut en attendre, son coût serait réduit dans les autres domaines, contrairement à ce que prétendent les voix de l’immobilisme : l’armée de Damas est plus faible qu’on ne le dit, la Russie plus favorable au fédéralisme kurde qu’on ne le croit, la Turquie bien plus isolée qu’on ne le laisse entendre.

Ses éventuelles représailles, comme son chantage aux réfugiés, peuvent être combattues par des mesures de rétorsion supérieures. Il ne reste plus qu’à… Mais abandonner les Kurdes après la destruction de Daech au motif qu’ils ne nous seraient plus utiles serait une faute aussi bien morale que politique.

Par Patrice Franceschi, écrivain.

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