Srebrenica, et après ?

A quoi sert-il de commémorer si ce n’est pour oublier ou ne pas tirer les leçons de l’histoire ? Même récente, même européenne. Ce 14 juillet, jour dit du souvenir où la communauté internationale a «commémoré» les 20 ans du massacre – du génocide serait plus juste – de Srebrenica, en Bosnie. Un des actes parmi les plus odieux jamais produits par la purification ethnique ; un crime de masse pourtant jugé impensable dans le sillage de la Seconde Guerre mondiale ; une barbarie commise en Europe, et par des Européens. Où près de 8 000 hommes seront exécutés méthodiquement, par les forces bosno-serbes au milieu de l’été 1995, sur ordre du général Mladic. Une tuerie (re)qualifiée depuis par la justice internationale de «crimes contre l’humanité», «crimes de guerre» et «actes de génocide».

Pourtant, Srebrenica aura été la première des enclaves bosniaques à avoir été protégée par l’ONU en 1993. Placée même par un général français Philippe Morillon sous le contrôle d’un contingent de la Force de protection des Nations unies (Forpronu). La communauté internationale, impuissante, divisée, déclare Srebrenica «zone de sécurité». A l’époque, plus de 40 000 civils, en majorité des femmes, des enfants et des vieillards, vont survivre dans ce ghetto de 200 km2, pendant plus de deux ans, sous la menace permanente des artilleurs serbes. Sous la menace d’une mort annoncée. L’idéal européen né sur les ruines humaines de l’après-guerre ne suffira pas à les sauver.

Srebrenica sera ainsi la première des zones de sécurité de l’Est de la Bosnie abandonnée par les Etats occidentaux au début du mois de juillet 1995. Suite à des tractations, de terribles compromissions restées jusqu’à aujourd’hui secrètes, l’Europe, le monde, va laisser les forces serbes prendre le contrôle de l’enclave. Sans réagir. Sans oser réagir. Hormis d’illusoires frappes aériennes symboliques de l’Otan. Dans la foulée, la déportation des populations s’accompagnera de crimes de masse sous les yeux des Casques bleus désarmés, devenus auxiliaires du nettoyage ethnique. Un précédent dévastateur. Annonciateur de l’impuissance actuelle, face à d’autres crimes, d’autres non-assistances à populations en danger de mort, qui se produisent sous nos yeux ?

Au cours de ces journées tragiques, plus de 40 000 personnes sont ainsi déportées par les milices serbes de Bosnie. Une colonne de fuyards tentera de se sauver à travers la forêt. Elle sera éradiquée. Parmi ceux qui décident de rejoindre la base de l’ONU, à Potocari, 8 000 hommes et adolescents, «en âge de se battre» selon Mladic, sont séparés des femmes et des enfants, exécutés et jetés dans des dizaines de charniers. Vingt ans après ce crime effroyable au cœur de l’Europe, que voit-on ? Le même attentisme. La même démission coupable face à des exactions toutes aussi condamnables, même s’il s’agit d’une guerre sans nom, de guerre non européenne qui s’invite en Europe.

L’Union européenne est confrontée en Syrie à «la pire crise de réfugiés depuis la Deuxième Guerre mondiale» selon les Nations unies : 4 millions de personnes obligées de fuir les exactions, les privations et les villes assiégées. Une Europe qui se montre incapable d’un minimum d’humanité et se déchire sur la question de l’asile. Peu importe que l’afflux sur les côtes de la Méditerranée de migrants – syriens, irakiens mais aussi éthiopiens, érythréens, somaliens ou soudanais – soit sans comparaison avec celui qu’a eu à absorber l’Allemagne seule, au moment de l’éclatement de l’ex-Yougoslavie (plus de 600 000 réfugiés à l’époque). Pendant que l’Europe érige des murs pour se protéger, le Liban, lui, accueille 1,4 million de réfugiés syriens fuyant la guerre, un quart de sa population, et fait preuve, malgré les difficultés, d’une hospitalité exceptionnelle. S’il y a une leçon à retenir du massacre de Srebrenica, c’est bien que l’inaction face aux crimes de masses et aux violations des droits humains – y compris par omission – est coupable et source bien souvent de violences plus terribles encore. Sans oublier que l’impunité offerte aux criminels, pour être condamnable, est dévastatrice pour un continent qui se revendique comme un havre de démocratie et de lutte pour les droits de l’homme.

Dans un contexte mondial guerrier, marqué par «la lutte contre le terrorisme» et des atteintes massives aux droits humains et libertés fondamentales, l’anniversaire du massacre de Srebrenica doit résonner comme un rappel à la protection des populations civiles dans les situations de conflit, et à la défense des droits humains et des principes humanitaires. Faire la guerre comporte des droits et des obligations pour tous les acteurs à un conflit. C’est refuser le huis clos. Et négocier l’accès aux zones les plus troublées. Pour dénoncer si besoin. Face aux exactions commises par les groupes les plus radicaux en Syrie, au Nigeria ou ailleurs, on aurait tort de laisser penser que seule la loi du talion s’applique. Tout n’est pas permis.

C’est pourquoi l’anniversaire du massacre de Srebrenica doit résonner comme un double appel. D’abord, un appel à l’identification et la poursuite rapide et sans relâche des criminels et au développement d’une justice internationale impartiale et réellement indépendante. Comment expliquer qu’il ait fallu attendre quinze ans pour retrouver et arrêter Mladic, le principal accusé du massacre ? Le calvaire des survivants se poursuit vingt ans après la tragédie. Ces atermoiements politiques et judiciaires internationaux ne sont pas sans conséquences sur le sentiment d’impunité d’autres tueurs «d’Etat», comme nous l’a rappelé le refus du gouvernement sud-africain d’arrêter à la demande de sa propre justice le président soudanais, Omar el-Béchir, de passage sur son territoire. Il est pourtant poursuivi par la Cour pénale internationale (CPI) pour des crimes contre l’humanité commis au Darfour.

Ensuite, l’anniversaire du massacre de Srebrenica doit surtout résonner comme un appel à la protection des réfugiés et au droit de fuir. De fuir la barbarie. Et que ce droit vital soit respecté. Encore faudrait-il que l’Europe assure un accueil protecteur de ceux contraints de quitter leur pays pour survivre, au péril de leur vie. Refuser de leur porter assistance ou de les accueillir, c’est devenir complice du supplice qu’ils endurent et des violations des droits humains dont ils sont victimes. Vingt ans après le massacre de Srebrenica, l’Europe semble ne pas avoir retenu les leçons de cette tragédie qu’elle a laissé pourtant s’accomplir. Il n’est pas trop tard pour, qu’enfin, elle en prenne conscience.

Pierre Salignon a rejoint en 2013 la division santé et protection sociale de l’Agence française de développement. Ces propos ici n’engagent que lui.

Pierre Salignon, responsable opérationnel ex-Yougoslavie pour Médecins sans frontières (1992-1995).

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