Sur les écrans de télé russes, l’Europe est mentionnée de façon négative

Depuis quelques années, la mise en place par la Russie de véritables usines à trolls et à « fake news » est un phénomène désormais avéré. Notre organisation non gouvernementale Ukraine Crisis Media Center (UCMC) travaille sur la question de la désinformation russe depuis le début de l’agression militaire de ce pays contre l’Ukraine, en 2014. En nous fondant sur les cas nombreux où nous avons pu mettre au jour des cas de désinformation délibérée, nous avons constaté avec étonnement que même lorsque des nouvelles manifestement fausses sont confrontées aux faits, cela ne modifie en rien l’opinion de fond de l’audience visée.

La méthode de propagande russe repose sur des récits que nous considérons comme des éléments essentiels des campagnes de désinformation conduites par Moscou. Ces récits sont globaux, simples et émotionnels. Ils fournissent aux événements réels et à leurs motivations supposées des explications qui sont faciles à comprendre et leur donnent du sens aux yeux du spectateur moyen. Une fois mis en place, ces récits résistent efficacement à toute vérification, car ils répondent à toute accusation par une contre-accusation. La fréquence de l’utilisation de formules telles que « hystérie antirusse » et « russophobie » a été multipliée de plusieurs dizaines de fois en 2017 sur la chaîne publique Russia Today, le site étatique Sputnik et dans les déclarations du ministère russe des affaires étrangères.

Comme nous autres Ukrainiens sommes régulièrement accusés sans aucune preuve de russophobie, nous avons mené, en accumulant une quantité énorme de données, une étude systématique des récits diffusés par les médias russes. Nous avons étudié les journaux télévisés et les talk-shows politiques des trois plus grandes chaînes de télévision publiques (Channel One, Russia 1, NTV) sur une période de trois ans et demi, du 1er juillet 2014 au 31 décembre 2017. Ces trois chaînes sont placées sous le contrôle direct du Kremlin. Nous avons analysé toutes les occurrences où elles ont mentionné les pays européens ou l’UE en tant que telle.

85% de nouvelles négatives sur l’Europe

Tout d’abord, le ratio moyen entre nouvelles positives et négatives à propos de l’Europe est respectivement de 15 % à 85 % . En d’autres termes, selon les médias russes, la vie en Europe est exécrable. Deux pays, toutefois, sont dépeints de façon positive : la Biélorussie et la Suisse.

Ensuite l’Europe est mentionnée de façon négative dix-huit fois par jour sur les trois chaînes étudiées. Par comparaison, des marques aussi célèbres que Coca-Cola n’y diffusent « que » six publicités par jour. Sur la période étudiée, cela représente 22 711 mentions négatives de pays européens. En les analysant, nous avons pu déterminer que 88 % de ces mentions correspondaient à six récits principaux. Nous les avons classés par ordre décroissant : 1) « Les horreurs de la vie » : la vie en Europe est instable, dangereuse et injuste ; 2) « Europe décadente » : l’Europe est désunie et se morcelle sous l’effet de l’érosion des valeurs morales ; 3) « Désordres » : l’Europe est le théâtre de manifestations permanentes ; 4) « Terrorisme » : l’Europe subit des attaques incessantes ; 5) « Crise des réfugiés » : l’Europe a provoqué cette crise et s’avère incapable de la gérer ; 6) « Sanctions » : les sanctions font beaucoup plus mal à l’Europe qu’à la Russie mais les Etats-Unis s’obstinent à les maintenir.

Parmi tous les pays européens, c’est la France qui fait l’objet du plus grand nombre de mentions négatives, avec 17 % du total. Les deux pays suivants sont l’Allemagne (12 %) et le Royaume-Uni (10 %). La France arrive également en tête pour trois des six grands récits. Examinons cela de plus près.

Une vie quotidienne « difficile »

Le premier récit concerne « Les horreurs de la vie ». Nous l’avons intitulé ainsi parce qu’il décrit la vie quotidienne en Europe, et particulièrement en France, comme étant peu sûre car menacée par des dangers susceptibles de surgir de n’importe où et à tout moment. Pour étayer cette idée, les chaînes russes reprennent souvent de minuscules faits divers qui ne sont rapportés, quand ils le sont, que par des médias locaux. Par ailleurs catastrophes naturelles, accidents industriels et criminalité sont systématiquement exagérés. Cela finit par convaincre le spectateur que si la vie quotidienne en Europe est difficile, instable et dangereuse, c’est parce que l’Europe le mérite. Même les articles rapportant les catastrophes naturelles « incessantes » qui frapperaient le continent incitent le spectateur russe à penser que Mère Nature elle-même n’aime pas l’Europe. Il n’est pas étonnant dans ces conditions d’apprendre que 70 % des Russes n’ont pas souhaité se rendre à l’étranger en 2015 pour des raisons de sécurité.

Le deuxième récit dans lequel la France arrive également en tête est celui des « Désordres ». Tout comme le premier récit, les « Désordres en Europe » sont constamment présentés par les médias russes comme un phénomène récurrent. Les chaînes russes ne manquent pas une occasion de couvrir en prime time tous les mouvements de protestation survenant dans les pays européens, qu’il s’agisse de mouvements de concierges, de pilotes de ligne, d’écologistes, d’infirmières, de marins, d’employés de station-service, etc. Selon les médias russes, l’économie, les politiques publiques et les conditions de sécurité européennes souffrent de défauts chroniques, ce qui ne laisse aux Européens d’autre choix que de descendre dans la rue, et qui explique qu’il ne se passe pas un mois sans que l’Europe connaisse quelque mouvement de protestation.

Le troisième récit dans lequel la France occupe la première place est celui du « Terrorisme ». S’il est vrai que plusieurs attentats ont frappé l’Europe pendant la période de notre étude, les médias russes génèrent un récit dans lequel celle-ci fait l’objet d’une offensive terroriste permanente. A cette fin, les médias russes couvrent la moindre action terroriste, allant parfois jusqu’à interpréter comme terroristes de simples actes de délinquance. Les forces de sécurité et les services spéciaux européens sont décrits comme faibles et incapables d’anticiper la menace et de protéger la population. Voici une façon typique de couvrir un événement : « Les mouvements désordonnés des policiers, qui ne savaient pas exactement où ils devaient se rendre, peuvent difficilement être qualifiés de comportement professionnel. Pas plus que l’assaut contre l’imprimerie où s’étaient cachés les frères Kouachi après avoir attaqué la rédaction de la revue Charlie Hebdo » (Channel One, 18 janvier 2015). Une autre facette de ce récit consiste à affirmer qu’il y aurait moins d’actes de terrorisme en Europe si l’Union européenne acceptait de collaborer avec la Russie à ses conditions.

Même si cette désinformation est destinée au public intérieur russe, nous pensons qu’il est important que les Européens soient conscients des dangers qu’elle représente. En déshumanisant délibérément les citoyens européens et en qualifiant de « toxiques » les valeurs (libérales) européennes, les grands chaînes d’informations télévisées russes persuadent leurs téléspectateurs qu’ils sont en droit d’être agressifs envers l’Europe.

Par Oleksiy Makukhin, chercheur au Ukraine Crisis Media Center. Traduit de l’anglais par Gilles Berton. Il a participé à l’étude, dirige l’Hybrid Warfare Analytical Group de l’organisation non gouvernementale Ukraine Crisis Media Center.


L’étude complète peut être consultée à l’adresse ucmc.org.ua/hybrid/

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