Syrie : « Il devient urgent de sortir d’une logique purement réactive »

Les bombardements occidentaux sur la Syrie, après les attaques au gaz du régime de Bachar Al-Assad contre sa population, ne constituent en aucun cas une réponse suffisante ou proportionnée à ce crime, mais ils sont légitimes et doivent ouvrir le débat sur la protection à plus long terme des Syriens.

La responsabilité du régime syrien est-elle en doute ? Non, il n’y a aucune raison de penser que le coupable est à chercher ailleurs qu’à Damas ; la seule question ouverte est le niveau de complicité des Iraniens et des Russes, ces derniers ayant par ailleurs commis des crimes de guerre dans leurs opérations de bombardements contre des civils.

Aurait-il fallu attendre les conclusions d’une enquête internationale et miser sur l’ONU ? Les conditions pour qu’une enquête internationale puisse s’effectuer avec un minimum de sécurité et de liberté ne sont pas aujourd’hui réunies. De plus, le bilan de l’ONU dans la crise syrienne a jusqu’ici été catastrophique, de l’aide humanitaire détournée par le régime jusqu’à la tentative ratée de désarmement chimique de la Syrie après l’attaque au gaz sarin d’août 2013. Ce dernier a des stocks cachés de gaz que les inspections internationales n’ont pas les moyens de détruire. Ainsi, l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) a conclu à la présence de gaz sarin lors de l’attaque de Khan Cheikhoun en 2017, et à la responsabilité du régime.

Aucun risque d’escalade

Pourquoi le régime utilise-t-il du gaz ? La question a son importance parce qu’elle conditionne la réponse à apporter à plus long terme au régime syrien. Un argument souvent avancé pour dédouaner le régime est l’absence de rationalité militaire des attaques au gaz, car la poche insurgée allait de toute façon tomber. En fait, les attaques au gaz sont d’abord un message politique destiné à sa propre société et aux Occidentaux. Si ces derniers laissent faire, ils se discréditent : rappelons que le refus d’intervenir d’Obama en 2013 a transformé la dynamique de la guerre et facilité le sauvetage d’un régime qui s’effondrait.

Si les Occidentaux agissent, ils polarisent le jeu, solidifient l’alliance avec la Russie et l’Iran et, à la prochaine attaque chimique, sont mis face à leur impuissance. Ainsi, les bombardements ordonnés par Trump en 2017 après l’attaque chimique de Khan Cheikhoun n’ont visiblement pas dissuadé le régime. Par ailleurs, Bachar Al-Assad envoie un message à sa population : vous êtes seuls, il n’y a pas de limite à ce que nous pouvons faire, gazage des civils, viols à grande échelle, torture (des centaines de milliers de victimes, dont des dizaines de milliers qui en sont mortes), bombardements systématiques des hôpitaux, etc.

Y-a-t-il un risque d’escalade ? Contrairement à ce qu’on peut parfois lire, ce risque est à peu près nul. Les Etats-Unis ont pris soin d’annoncer les bombardements (et probablement les cibles) pour qu’il n’y ait aucun Russe ou Iranien touché. La phase actuelle de la guerre syrienne est plutôt marquée par une désescalade militaire du fait que la Turquie, les Etats-Unis et la Russie (plus l’Iran) ont installé un protectorat de facto sur une partie du territoire. Ces puissances n’ont aucun intérêt à un dérapage et il est peu probable qu’Israël puisse briser cet accord implicite pour limiter les confrontations directes.

Maintien de la présence américaine

Quel sera l’effet des bombardements ? D’un point de vue militaire, aucun. D’un point de vue politique, les bombardements peuvent avoir deux conséquences. D’abord, on sait que le président Trump envisageait il y a quelques semaines de se retirer rapidement de Syrie. A court terme, les bombardements devraient empêcher les Etats-Unis de partir. Or la région actuellement sous le contrôle du PYD (la branche syrienne du PKK) serait, en cas de départ américain, rapidement reprise par Damas (ou peut-être en partie par la Turquie). En effet, on a vu à Afrin l’impossibilité pour le PYD de se maintenir sans un soutien international. Les soutiens des Kurdes, notamment en France, doivent comprendre que seule la présence des troupes américaines empêche la liquidation du mouvement kurde. Cette présence est fragile, soumise au bon vouloir d’un président instable et dont l’impeachment n’est pas à exclure.

Ces bombardements – sans grande importance en eux-mêmes – doivent donc servir à reposer la question de la protection à long terme des régions syriennes hors du contrôle du régime. Il devient urgent de sortir d’une logique purement réactive – un gazage, un bombardement – pour proposer une stratégie de long terme. Seule une protection internationale des régions hors du contrôle syrien peut offrir une garantie de sécurité aux civils syriens soumis aux bombardements du régime. Cette protection ne peut malheureusement se faire qu’en dehors de l’ONU, où la Russie bloquera toute résolution constructive.

Une initiative internationale – pourquoi pas portée par la France ? – pourrait par exemple demander l’instauration d’un régime de protection sous garantie militaire des puissances occidentales pour les régions qui échappent au régime syrien. En pratique, une telle solution passe par l’installation d’observateurs internationaux et d’une zone d’exclusion aérienne. Le gain de sécurité ainsi obtenu pourrait normaliser la vie des civils, faciliter le retour de réfugiés et permettre, à plus long terme, d’envisager une reconstruction de ces régions.

Gilles Dorronsoro est notamment l’auteur, avec Adam Baczko et Arthur Quesnay, de Syrie. Anatomie d’une guerre civile (CNRS Editions, 2016).

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