Syriza : la tentation de la rupture

Pour l’Europe, le dilemme est tout aussi clair que difficile. Laisser la Grèce faire faillite et sortir de l’euro créera un précédent capable de mettre en péril la monnaie unique. L’autre option, celle du soutien inconditionnel, paraît tout aussi néfaste. Comment une Union européenne fondée sur le respect de la règle pourrait-elle continuellement fermer les yeux quand l’un de ses membres ne s’y conforme pas ? C’est tout l’édifice européen qui en serait menacé. On comprend moins, à première vue, le dilemme en face duquel se trouve Syriza, le parti qui gouverne la Grèce depuis le début de l’année. Sans expérience européenne et venant d’un contexte géoculturel beaucoup moins conditionné par la culture de la règle, les nouveaux dirigeants de la Grèce ont sincèrement cru en la «solution politique» de la crise grecque. Ils se rendent compte maintenant que ni la chancelière Merkel ni le président Hollande ne peuvent enfreindre les règles de fonctionnement de l’Union, comme l’aurait fait par exemple un Premier ministre grec pour sauver de la faillite une municipalité du pays. Il y a bien sûr une question évidente de politique intérieure. En acceptant les conditions des «institutions» (Commission européenne, Banque centrale européenne, Fonds monétaire international), Syriza appliquerait cette même politique économique et sociale qu’il avait violemment dénoncée avant les élections. Il trahirait ainsi une opinion publique qui avait cru en la possibilité d’une «autre solution». C’est ainsi la raison d’être de Syriza, sa spécificité par rapport aux partis qui étaient au pouvoir avant lui, qui serait touchée. Abandonné par son électorat, Syriza pourrait ainsi, à terme, non seulement perdre le pouvoir mais connaître électoralement un sort tout aussi – sinon plus – cauchemardesque que celui du Pasok et de la Nouvelle démocratie.

Il y a cependant d’autres calculs politiques liés, eux, à la possible rupture avec les «institutions». Certains des économistes de Syriza s’évertuent à faire croire que, même sans l’aide européenne, même coupée des marchés, même avec une monnaie nationale fortement dévaluée, l’économie grecque pourrait survivre. D’autres – les plus lucides – ne se font pas d’illusions sur les conséquences d’un éventuel Grexit, que ce soit pour les conditions de vie de la population grecque ou pour la survie du gouvernement. Mais, au-delà, le désastre économique et politique de la rupture ne mettrait pas fin à l’influence politique de la gauche radicale. Revenue à sa place habituelle d’opposition contestatrice, celle-ci pourrait entretenir le thème classique de la lutte face à des adversaires étrangers dotés d’une puissance écrasante. Sans atteindre certes ses scores des dernières élections, Syriza pourrait se maintenir à un niveau respectable et continuer à constituer une composante importante de la vie politique grecque.

Issue de la mouvance communiste, la gauche radicale renouerait ainsi avec son histoire faite de «défaites héroïques» pour reprendre les termes de Theo Angelopoulos. Après avoir été défait pendant la guerre civile (1944-1949), le communisme grec a en effet traversé le calvaire des régimes autoritaires et de la dictature. Tout au long des cinq dernières décennies, sa victimisation lui a assuré une véritable hégémonie dans la vie intellectuelle et artistique (marquée par des figures incontournables comme Melina Mercouri, Míkis Theodorakis ou Costa-Gavras) et une véritable force d’intimidation dans la vie politique. La gauche radicale grecque se trouve donc en réalité face à un choix politique assez clair. Faut-il sacrifier son influence chèrement conquise sur l’autel d’un compromis avec les créanciers ? Si ce compromis risquerait de la faire disparaître du paysage politique, la rupture lui permettrait, même dans l’opposition, de préserver le «capital immatériel» de la gauche.

Or, ce capital est imposant. Ce qui se dresse derrière Syriza, c’est toute l’histoire du communisme grec et de sa tradition de Résistance, dont Manolis Glezos, ancien héros face à l’occupant nazi et actuel eurodéputé de Syriza, est la figure emblématique. Plus qu’un choix partisan et cynique, la rupture avec l’Europe exprimerait ainsi pour Syriza le refus de trahir les morts pour assurer le bien-être des vivants.

Pour une Europe habituée au rationalisme économique, ces attitudes peuvent paraître irrationnelles. Cette affaire nous rappelle pourtant que la vie politique n’est pas uniquement faite de chiffres et de calculs, mais également d’histoire et de culture. Oublier ces dimensions conduit à des surprises, comme celle devant laquelle se trouve aujourd’hui l’Europe face à une crise grecque qui va en s’aggravant.

Il reste à espérer que l’Europe pourra tirer de cette aventure les enseignements qui s’imposent en ce qui concerne l’un de ses grands défis à l’avenir : son rapport à la diversité culturelle de ses marches.

Georges Prévélakis, professeur de géopolitique.

Deja un comentario

Tu dirección de correo electrónico no será publicada. Los campos obligatorios están marcados con *