Taïwan, persona non grata à l’Assemblée mondiale de la santé

La Chinoise Margaret Chan, directrice de l’Organisation mondiale de la santé (OMS), a-t-elle cédé aux pressions de Pékin en n’invitant pas cette année Taïwan en tant qu’observateur à l’occasion de l’assemblée annuelle de l’organisation? © Salvatore Di Nolfi/Keystone

Alors qu’elle participe depuis 2009 à l’Assemblée mondiale de la santé (AMS) en tant qu’observateur, cette année, Taïwan sera exclue de cet organe décisionnel de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) qui se tiendra à Genève du 22 au 31 mai, pour la simple raison que l’OMS ne lui a pas envoyé d’invitation.

Mais est-ce bien raisonnable? C’est effectivement la question qu’on peut se poser lorsqu’on examine ce que Taïwan est à même d’apporter à la communauté internationale dans le domaine de la santé publique.

Rappelons que Taïwan est passé en moins de cinquante ans du statut de pays en développement particulièrement touché par les maladies infectieuses à celui de pays ayant éradiqué le paludisme ou encore la poliomyélite et possédant aujourd’hui un système de santé dont la qualité et l’accès n’ont rien à envier à la France ou à la Suisse. Or c’est bien de cette expérience dont la communauté internationale pourrait bénéficier si Taïwan participait de manière systématique à l’AMS ainsi qu’aux réunions dédiées au renforcement des systèmes de santé qui représente une cible principale des Objectifs de développement durable (ODD) et un sujet central de la prochaine AMS.

Pékin à la manœuvre

Ce sont également les efforts de Taïwan pour l’amélioration de la santé mondiale qui doivent être pris en considération lorsqu’on s’interroge sur la rationalité de l’exclusion de Taïwan. Sans faire la liste des initiatives sanitaires taïwanaises mises en œuvre dans le monde depuis les années 1960, on rappellera juste que ces dernières années Taïwan a prodigué une aide humanitaire et sanitaire aux victimes de nombreuses catastrophes naturelles, a initié des projets de prévention et de contrôle de la poliomyélite (Gambie), du sida (Malawi), du paludisme (Sao Tomé-et-Principe), de la fièvre dengue et de la grippe aviaire (Asie du Sud-est) et a envoyé des missions médicales en Afrique, en Amérique latine et dans le Pacifique afin de soutenir le travail des professionnels de la santé locaux. A cela, il faut ajouter l’engagement de Taïwan dans la lutte contre les virus Ebola et Zika ainsi que le rôle déterminant joué par les scientifiques taïwanais dans l’élaboration de vaccins contre le cancer de la prostate ou la grippe.

Taïwan se présente ainsi comme un partenaire essentiel de la gouvernance sanitaire mondiale. La raison voudrait donc que l’OMS l’accueille à bras ouverts. Cependant il semblerait que celle-ci ait ses raisons que la raison ignore lorsqu’il s’agit d’inviter Taïwan à l’AMS. Est-ce parce que l’OMS ne considère pas Taïwan comme un Etat? Probablement pas, puisque la majorité des observateurs à l’AMS ne possèdent pas le statut d’Etat, à l’instar du Comité international de la Croix-Rouge.

Sans conteste, Pékin est à la manœuvre

Il faut donc plutôt chercher du côté de la Chine pour comprendre que Pékin est à la manœuvre derrière la décision de l’OMS de ne pas renouveler cette invitation. Si cette année, la Chine a refusé que l’OMS invite Taïwan à l’AMS, il s’agit surtout d’une réaction à un autre refus. En effet, depuis son élection en 2016, la présidente taïwanaise, Tsai Ying-wen, s’oppose à l’idée, acceptée par Pékin, qu’il n’existerait qu’«une seule Chine» à l’égard de laquelle Taïpei et Pékin auraient leur propre interprétation. Alors qu’en 2009, la reconnaissance de cette idée par Taïpei avait permis à Taïwan de participer à l’AMS, s’y opposer a eu pour effet de rafraîchir les relations entre les deux rives du détroit de Formose et d’offrir à Pékin un bon argument pour exiger de l’OMS de ne pas inviter Taïwan à l’AMS. Les raisons politiques l’emportant ainsi sur la raison.

L’OMS obéit à la Chine

Malgré les efforts de Taïwan dans le domaine de la santé et le soutien de ses alliés diplomatiques, des Etats-Unis, du Canada et de l’Union Européenne, l’OMS a donc préféré obéir à Pékin aux dépens de la santé pour tous et de la sécurité sanitaire mondiale. On y verra ici un manque d’indépendance et de vision de la part d’une organisation internationale qui dans ce domaine ferait mieux de s’inspirer de l’Unesco qui a su dépasser les querelles politiques internationales afin d’octroyer à la Palestine un statut de membre en 2011.

L’exclusion de Taïwan de l’AMS reste donc révélatrice de l’état des relations entre Taïpei et Pékin, mais également du leadership de l’OMS et de ce que le droit à la santé représente pour cette dernière qui a pourtant mis ce principe au cœur de son action internationale. Taïwan n’a plus qu’à espérer que la nouvelle direction de l’OMS, qui sera élue fin mai, se montrera moins perméable à l’influence chinoise et bien plus en cohérence avec les valeurs de sa constitution.

Vincent Rollet, docteur en sciences politiques, Institut d’Etudes Européennes, Université Wenzao, Kaohsiung, Taïwan.

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