Terrorisme, complotisme, drame des migrants : et si l’Europe perdait le sens ?

Ce qui nous lie et nous donne une perspective, de notre rapport au monde, à l’autre, à la solidarité, à la violence, à la barbarie, semble en train d’imploser. Comme si l’infamie venait nous rappeler qu’à force de nous comporter comme les propriétaires d’une citadelle assiégée et éthérée, nous avions oublié ce que nous nous étions pourtant promis, après les guerres qui nous avaient ravagés, de ne plus jamais omettre : une société ne se gangrène pas de l’extérieur si elle n’est pas d’abord gangrenée en son sein. La barbarie déferle quand le terreau lui devient propice, «fertile», ouvert, quand la solidarité recule, s’évapore ou faiblit. Elle devient «tolérable» quand les digues de la parole antiraciste et humaniste ont sauté. Si nous avons l’impression de ne pas pouvoir lui faire face, c’est qu’en ces domaines, une large partie des citoyens a déjà démissionné.

Tenter de penser ensemble plusieurs questions de société contemporaines, de prime abord distinctes voire étrangères les unes aux autres, peut sembler un exercice factice et artificiel. Pourtant, entre le terrorisme, la complotisation actuelle des esprits et l’abandon que nous opposons aux migrants toujours plus nombreux, il y a plus qu’un lien ténu ou «intellectualisant». Nous avons ici trois faces d’une même crise, abyssale, à laquelle l’Europe fait face. Une crise de fond et de perspective. Une crise d’abord et avant tout politique, au sens premier du terme : une perte de direction, un désaxement de la matrice sémantique qui sous-tend la «chose publique». En d’autres termes, osons le mot : une crise de sens.

S’il est impossible d’envisager la question du terrorisme autrement qu’au prisme de son caractère multifactoriel, il est au moins un élément dont nous ne pouvons nous dédouaner : la quasi-totalité des auteurs des attentats sur le sol européen, tout comme une large part des recrues de Daech en Syrie et en Irak, sont nos enfants. Nés ici, ils ont grandi avec nos codes, ils sont le fruit de notre système éducatif, ils ne viennent pas du «dehors». Ils expriment une violence qu’on ne peut considérer comme exogène, étrangère à nous-mêmes. A se pencher sur leurs parcours, on observe que ces derniers sont divers et parfois éloignés des clichés : les milieux socio-culturels sont variés, le niveau d’instruction l’est aussi, les backgrounds économiques et familiaux ne sont pas monolithiques et cohérents. La composante qui pourrait relier les disciples de cette nouvelle «guerre sainte» est cette réalisation subite dans l’exaltation de la haine identitaire et de la violence symbolique. Comme s’ils sortaient du néant – de l’absence d’existence sociale, politique, économique, médiatique – par une expression resacralisée du rapport aux autres et à la société. Comme si cette violence opérait chez eux – et par ricochet chez les autres – une réinjection de sens, un réenchantement. Par l’infâme, par la manifestation de la barbarie primaire, par la volonté d’anéantissement du sacré de l’autre, tout se passe comme si ce qui était recherché était, paradoxalement, une revalorisation du lien, une existence nouvelle dans le regard de cette société qui désormais les reconnaît en les fustigeant, en les fichant, en les accusant et, surtout, en les craignant.

Le succès des lectures complotistes n’est pas étranger à cette quête d’un nouvel accomplissement social. Car en pointant du doigt de pseudo-logiques secrètes qu’il faudrait à tout prix «dénoncer» – tout en se résignant à n’avoir aucune prise sur elles – il s’agit bien souvent d’exprimer une frustration grandissante : celle que vivent un grand nombre de citoyens, se sentant perdus face à un réel complexe, à un pouvoir politique perçu comme nébuleux et inaccessible, à un discours médiatique trop souvent «déconnecté», auquel ils ne parviennent pas à s’identifier. Et si le conspirationnisme entraîne de fait un rejet de la société – cette dernière étant présentée comme mensongère et nuisible – il serait erroné de penser qu’il s’agit là d’un phénomène sectaire et d’une volonté de rupture. Car identifier un «responsable» à ce malaise sociétal et existentiel, c’est aussi exprimer le désir de réinvestir ces champs délaissés. Il ne s’agit pas d’une adhésion à des idées fantaisistes, fascisantes et réactionnaires. Il est aussi question de réaffirmer, à travers celles-ci, une volonté de prendre part à un monde qui échappe. Par l’imaginaire du complot, un sens semble se redessiner, une existence sociale – par cette posture revalorisante d’opposant aux pseudo-conspirations du «système» – semble enfin retrouvée. Le jihad et le complot sont des réponses dangereuses et perverses à une question saine et urgente : comment puis-je exister, trouver une reconnaissance au sein d’une société qui ne me donne pas les clés, le sens pour que cette réalisation sociale me soit accessible ?

Que viennent dès lors faire les migrants dans cette réflexion sur la faillite d’un certain projet de société ? Ces femmes, ces enfants, ces hommes qu’on ne veut pas voir viennent nous interpeller en profondeur sur ce que nous refusons d’entendre, de questionner, d’affronter. Plus que la question de la disparité économique, entre l’Europe et les régions qui l’entourent, est mis sous une lumière crue notre désengagement politique et citoyen dans ce que vivent et traversent ces pays depuis plusieurs années. Si ces réfugiés affluent par centaines de milliers, ce n’est pas seulement parce qu’ils ont faim ou rêvent d’une vie meilleure, c’est aussi que la plupart d’entre eux fuient des conflits que nous avons désertés. C’est aussi que la solidarité qu’ils attendaient, en Syrie ou ailleurs, n’est jamais venue. Que nous les avons déshumanisés bien avant qu’ils ne s’échouent sur une plage ou au bord d’une route. Que nous avons aussi dépolitisé notre rapport au monde, le rendant souvent identitaire, idéologisé, «narcissisé».

Et pourtant… si l’on traverse la mer au péril de sa vie pour rejoindre cette rive, c’est que la représentation d’un continent porteur d’espoir reste vivace, malgré ces abandons et démissions. Nous avons là un miroir, un rappel salutaire de ce qui nous manque, de ce que nous cherchons, de ce qui sera susceptible de rouvrir notre propre perspective. Réhumaniser notre rapport aux migrants, c’est donc aussi œuvrer à retrouver ce sens qui semble trop souvent perdu, illisible, inaccessible. Un sens en partie à réinventer mais aussi à défendre, à incarner, à reconnecter. Parce que les questions de fond exigent des réponses de fond, et qu’il n’est jamais trop tard pour les embrasser.

Marie Peltier, chercheuse (Syrie, complotisme, questions interculturelles) et enseignante à Bruxelles.

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