Tourner la page de l’hégémonie chaviste

Difficile d’analyser ce pays polarisé à l’extrême et qui polarise bien au-delà de ses frontières. C’est le propre du populisme que d’hystériser les gens, de refuser la complexité du réel et de donner dans le manichéisme. Henrique Capriles Radonski, le candidat de l’opposition unifiée de centre gauche au sein de la Mesa Unitaria Democratica (MUD), a pourtant tenté de ne pas donner prise au populisme tout au long de sa campagne.

Malgré les insultes et les attaques souvent violentes et même meurtrières (le samedi 29 septembre, trois de ses partisans ont été tués par des tireurs embusqués), il a poursuivi ses meetings à travers le pays, dans des quartiers populaires et des bastions chavistes. Il a développé son programme de tonalité sociale-démocrate, insistant sur la justice sociale et la sécurité.

Bien que les activités de la société civile et de l’opposition politique ne soient pas interdites, elles sont contrôlées et limitées au moyen de pressions et de menaces verbales et physiques.

Malgré cela, la presse écrite jouit d’une certaine liberté. Mais, destiné aux intellectuels et à une partie limitée de la classe moyenne, ce média n’arrive pas aux grandes masses de la population. En revanche, à la radio et à la télévision publiques, la voix de l’opposition ou de n’importe quelle critique au gouvernement est exclue.

Par ailleurs, l’Organisation des Etats américains, qui agit à la demande des Etats membres, n’est plus invitée par le Venezuela depuis 2006. Et le Conseil national électoral ne reconnaît pas la catégorie d’observateur international indépendant. La polarisation politique et électorale s’étend donc jusqu’aux observateurs étrangers : ils doivent opter, pour être invités, pour un ou l’autre camp.

Enfin, il faut rappeler qu’Hugo Chavez s’est fait voter les pleins pouvoirs en décembre 2010 par cette Assemblée en fin de mandat, et gouverne par décret depuis janvier 2011, laissant la nouvelle Assemblée sans pouvoir.

Lors des élections législatives de septembre 2010, l’opposition – en additionnant la MUD et le Patria para todos (PPT) – a obtenu un peu plus de 52 % des votes. Mais grâce au découpage des circonscriptions, plus favorable au parti au pouvoir dans les territoires où le chavisme a un plus grand contrôle électoral, le PSUV a gardé une majorité de sièges (98 contre 57 à l’opposition).

Toutefois, le chavisme est en net recul : non seulement il a perdu sa majorité des deux tiers, mais surtout il a perdu 860 000 votes par rapport au référendum de 2009, et presque 1,86 million par rapport à l’élection présidentielle de 2006. Mais la MUD a seulement gagné un peu plus de 260 000 votes par rapport à 2009.

Cependant, l’opposition a poursuivi son travail de structuration et de rénovation, et son renforcement s’est manifesté à l’occasion des primaires de février : la consultation a mobilisé plus de 3 millions d’électeurs (sur 17 millions de votants environ). Cela malgré les craintes de fichage des votants par les autorités et des représailles éventuelles, à l’encontre des fonctionnaires notamment. Face à cinq autres candidats de la MUD, Henrique Capriles a remporté 1,8 million des voix, soit plus de 60 % des suffrages.

Les calomnies et les attaques de toutes sortes à l’encontre d’Henrique Capriles, souvent teintées d’antisémitisme, n’ont pas tardé à se multiplier après sa victoire aux primaires. Cela n’a pas empêché sa progression continue dans l’opinion. A 40 ans, il n’appartient pas à la génération politique dont les erreurs ont amené Hugo Chavez au pouvoir. D’origine démocrate-chrétienne, il a évolué vers la gauche et a su fédérer autour de son programme très social l’ensemble de l’opposition de gauche et du centre, jusque-là éparpillée et impuissante.

Face à un Hugo Chavez affaibli par la maladie, Capriles Radonski fait maintenant figure d’homme de l’avenir. Il transmet son enthousiasme sincère et la crédibilité de son programme à une population lasse des désordres, de l’insécurité, du désastre économique malgré la rente pétrolière facteur de corruption à grande échelle.

Chavez, pour sa part, fait peu de meetings, apparaissant surtout lors d’allocutions télévisées fleuves. La rhétorique est la même, alliant sentimentalisme et menaces, agitant l’épouvantail de l’impérialisme américain et celui du prétendu risque de coup d’Etat. Et, depuis deux ans, les fonds publics sont dépensés sans compter pour mettre en place, notamment, des programmes de construction de logements promis de longue date et jamais mis en oeuvre jusqu’alors.

Le 26 septembre, un sondage du groupe Hinterlaces signale que 50 % des citoyens voteraient pour Chavez, contre 34 % pour Capriles. Mais une autre étude réalisée par Consultores 21 entre le 7 et le 18 septembre sur un échantillon de 15 000 personnes prévoit un score très serré avec un écart de 0,8 % en faveur de Capriles. Les intentions de vote en faveur de Capriles sont de 46,5 %, contre 45,7 % en faveur de Chavez. Le sondage situe à 7,7 % le chiffre des indécis.

Ces enquêtes et les courbes des sondages successifs, ascendante pour Capriles, descendante pour Chavez, laissent présager une élection très serrée, et donc à hauts risques. Chavez, qui joue sur le registre “moi ou le chaos”, pourrait soit bénéficier de cette peur et gagner l’élection, soit profiter de la marge étroite en cas de victoire de Capriles pour refuser de la reconnaître.

En cas de courte victoire de Capriles, un risque de troubles importants est indéniable, venant de groupes extrémistes armés incontrôlés par le régime. Les forces armées nationales et la présence cubaine dans plusieurs secteurs-clés de l’Etat pourraient alors jouer un rôle majeur en faveur de la paix civile. Mais si Chavez gagne encore une fois, ce sera d’une courte tête, et la performance de Capriles marquera un pas décisif pour le retour de la démocratie dans le pays. La force de centre gauche qui s’est consolidée pendant cette campagne a d’ores et déjà, quels que soient les résultats du scrutin, mis un terme à l’hégémonie chaviste.

Renée Fregosi, directrice de recherche à l’Institut des hautes études de l’Amérique latine, université Paris-III – Sorbonne-nouvelle

Deja un comentario

Tu dirección de correo electrónico no será publicada. Los campos obligatorios están marcados con *