Tout ce qui est solide se dissout dans le numérique

Comme c’est le cas tous les deux ou trois ans depuis le milieu des années 1990, le petit monde de l’édition et de la culture est à nouveau en émoi face aux promesses du “livre numérique”, de la prétendue “dématérialisation des savoirs”. Les pronostics, nous assure-t-on cette fois-ci, sont fiables : nous sommes mûrs pour une numérisation du contenu de nos bibliothèques, pour “migrer” vers les “nouvelles plate-formes du savoir” ; l’offre technologique est enfin à la hauteur, la course engagée, nous allons sous peu nous défaire de ce vieil objet poussiéreux, anachronique entre tous : ce petit parallélépipède de papier qui osait prétendre au monopole du nom de “livre”.

On attendrait sans doute d’un petit éditeur de sciences sociales qu’il s’enthousiasme pour le lot d'”opportunités” que cette marche forcée vers le progrès ne manquera pas d’apporter, ou au contraire qu’il se replie sur une posture purement défensive, craintif face aux risques de concentration accrue, d’atteinte à son indépendance éditoriale, aux fabricants tout-puissants des e-books… Mais, aussi importantes que soient ces questions, elles ne doivent pas masquer les véritables enjeux qui se profilent – pour les éditeurs comme pour les lecteurs – derrière ce processus. Et ceux-ci nous obligent à considérer comme étroitement corrélés la numérisation généralisée des savoirs (avec Google et au-delà) et le rôle assigné aux supports de lecture électroniques, tels le Kindle et autres Sony…

En effet, les mécanismes aujourd’hui à l’oeuvre sont puissants : il ne s’agit de rien de moins que l’accélération des cycles d’accumulation du capital, couplée à la logique subjective de la gouvernementalité néolibérale ; lesquelles ont trouvé dans les nouvelles technologies “immatérielles” une sorte d’outil idéal, un outil qui promet à la fois de nouvelles perspectives de profit et de nouvelles formes d’assujettissement. Au capital, la certitude de l’add-on permanent, et donc l’assurance d’augmenter la vitesse de rotation des produits, ainsi que la compression des coûts de production et de main-d’oeuvre ; aux tenants du néolibéralisme, la perspective de maîtriser les rythmes sociaux liés à l’activité d’apprendre, de discipliner les corps devant leurs écrans, de soumettre les cerveaux “disponibles” aux flux incessants des “contenus” et de l’information.

Finalement, ce qui se trouve être mis en question aujourd’hui de manière autoritaire, à travers le livre numérique, c’est tout notre rapport au texte et à la lecture. Ce rapport lié à la linéarité, à la forme argumentative et donc au sens critique. On sait qu’on lit de plus en plus, et de plus en plus longtemps, à l’écran, et que les générations qui auront grandi avec les ordinateurs repousseront encore davantage ce qui, aujourd’hui, nous semble en constituer les limites.

Mais on lit bien différemment, et de toutes autres choses. Car il est fort probable qu’un texte nécessitant plus d’une heure de lecture, qui n’a pas pour unique fonction de “renseigner une recherche”, de fournir une information, ou qui ne se lit pas dans un cadre institutionnel où les “décideurs” sont déjà convertis au “tout-numérique” (comme à l’école, où le livre est aujourd’hui une espèce en voie d’extinction), ne peut être lu que sur papier.

C’est dans le livre seul, avec sa forme finie si spécifique, que la “véritable” lecture peut s’effectuer, celle qui implique attention, concentration, durée, désintérêt. Et le fameux e-book nous semble moins un livre nouveau qu’un facteur clé de sa marginalisation. Si la lecture qu’il induit peut convaincre un certain nombre de lecteurs – ceux, par exemple, qui ont un usage scientifique des textes impliquant recherches thématiques, accès à plusieurs ouvrages à la fois… -, il se présentera à la majorité d’entre eux, qui n’ont pas les mêmes usages de lecture, comme un gadget de plus.

La plupart des lecteurs lisent en effet un seul livre à la fois et, pour eux, posséder 10 000 ouvrages dans une bibliothèque virtuelle n’a simplement aucun sens. Sans verser dans le petit jeu des prédictions, on peut supposer que c’est plutôt vers un terminal multifonctions, sur lequel se développera effectivement un type de lecture plus fragmentée (articles, notices, comptes rendus divers, etc.), que s’orienteront la majeure partie des gens ; si toutefois ils le veulent bien.

Ceux qui aujourd’hui tablent sur de nouveaux profits en nous faisant croire que tous les lecteurs ont besoin de ce genre d’objet font le jeu d’un système qui a pour logique de produire des subjectivités faibles, façonnées par l’accélération des rythmes de sollicitation des écrans, et qui peut-être ne sauront plus lire un texte. L’enjeu est donc éminemment politique : lutter contre la logique de la dématérialisation du livre par la numérisation, c’est lutter contre une forme de production de sujets à intensité faible, dont le sens critique sera nécessairement amoindri.

Bien sûr, il ne s’agit pas d’assouvir un penchant technophobe ou corporatiste, ni de décréter que la numérisation est mauvaise par nature ; la numérisation de livres rares et anciens, difficilement accessibles, est par exemple quelque chose dont on peut se réjouir, à condition que cela soit mené dans une perspective égalitaire, publique, et n’ayant en aucun cas pour objet d’être “rentable” ou de constituer une source indirecte de profits pour une entreprise privée (qu’elle soit américaine ou française n’a aucune importance). Il ne s’agit pas de verser dans le déterminisme technologique ou dans une critique de la technologie per se ; aucune substance propre ne distribue les technologies selon les catégories du bon et du mauvais.

Il s’agit d’oeuvrer à la prolifération et à la défense des outils et des techniques qui, dans notre cadre sociohistorique, sont les plus à même de favoriser l’émancipation et l’égalité des hommes. Et cela passe aujourd’hui sans aucun doute par la défense du livre papier, ainsi que par une vigilance critique renouvelée face à une industrie du livre dont les dysfonctionnements sont légion.

Rémy Toulouse, directeur des éditions Les Prairies ordinaires.