Tout n’est pas à jeter dans les Prix Nobel d’économie

Décerné depuis quarante ans, le Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel, généralement appelé prix Nobel d’économie, paraît déjà vieux au point que certains n’hésitent pas à réclamer sa mort. Déconsidérés par leur incapacité à prédire la crise, les économistes, qui prétendirent avoir droit à un Nobel par proximité de leur méthode avec celle des physiciens, seraient plus proches du Nobel de littérature tant le monde qu’ils décrivent serait imaginaire.

Le procès des économistes est récurrent. Bien que la crise actuelle conduise à les solliciter comme jamais, le verdict est sans appel : condamnation à sarcasme à perpétuité. En France, ce procès est faussé par une vision à la fois partielle et partiale de la science économique. En effet, le besoin de comprendre se combine avec l’opinion fallacieuse selon laquelle l’économie doit se nourrir d’un débat sans fin entre écoles de pensée.

Tout se passe comme si tout et son contraire devaient être affirmés, chaque assertion ayant comme rôle non pas de fournir une solution aux problèmes mais de cataloguer celui qui s’exprime. Tout jugement sur le déficit budgétaire ou sur le niveau du SMIC est interprété comme une marque d’allégeance et non comme un apport scientifique. Selon les termes des spécialistes, un économiste est libéral, keynésien, néoclassique ou nouveau classique (ce qui n’est pas la même chose) ; pour le grand public, il est de gauche ou de droite ; pour les militants, il est stipendié par le grand capital ou manipulé par des officines trotskistes. Mais il est admis qu’il ne peut pas être considéré comme le détenteur d’un savoir objectif.

Quand Tony Blair a déclaré à la tribune de l’Assemblée nationale en 1998 qu’il n’y a pas de politique économique de droite et de politique économique de gauche, mais des politiques qui marchent et d’autres qui échouent, il a soulevé un tollé. Il défendait simplement l’idée que l’économie est arrivée à une certaine maturité qui, sans en faire l’équivalent de la physique, l’en rapproche. Et il n’y a pas d’accélération de la pesanteur de gauche ni de droite. En revanche, une fois établis certains résultats, il y a des choix de répartition des revenus, d’organisation de la société, de définition des impôts qui relèvent de la politique et qui sont eux de gauche ou de droite.

Plus que d’un “débat interdit” que dénonçait brillamment dans les années 1990 Jean-Paul Fitoussi à propos de la politique monétaire, ce dont souffre la réflexion économique en France, c’est d’un “débat imposé”. Débat d’autant plus confus que, bien souvent, n’y participe guère l’économiste académique, en général un polytechnicien ou un normalien maniant des modèles mathématiques inaccessibles au commun des mortels.

Si cette appétence très française pour la controverse brouille en partie l’appréciation sur la pertinence de l’économie, il n’en reste pas moins que, partout, ceux qui peuvent légitimement s’affirmer économistes sont sous le feu des critiques. Paul Krugman et Joseph Stiglitz, tous deux Prix Nobel, doivent à leur appétit de reconnaissance médiatique le douteux privilège d’avoir été la cible systématique des journaux américains. Leur défense a été de prétendre avoir tiré les sonnettes d’alarme sur la politique monétaire d’Alan Greenspan sans avoir été compris ou crus, puis de souligner que la corporation dans son ensemble avait plutôt exprimé des doutes sur l’évolution de l’économie américaine depuis dix ans.

Défense fragile, surtout depuis que Nouriel Roubini, supposé avoir sauvé l’honneur de ses semblables en ayant été capable de décrire très avant la faillite de Lehman Brothers et la déroute bancaire américaine, a connu un retour dans l’ombre pour avoir annoncé une inévitable nationalisation des banques aux Etats-Unis au plus tard en juin 2009… On pourrait multiplier les exemples d’erreurs, les prévisions infirmées, les récessions non annoncées, comme celles de 1982 ou de 2009 aux Etats-Unis ou de 1993 en Europe. Pourtant, en conclure que l’économie est, comme la théologie scolastique de la fin du Moyen Age, une réflexion vaine et déconnectée du réel qui stérilise inutilement de brillants esprits serait réducteur et priverait les décideurs d’outils importants.

Si l’on se réfère à la liste des Prix Nobel d’économie, échantillon pas forcément représentatif de ce que la science économique mondiale est capable de produire dans la mesure où on y note une surreprésentation américaine – 70 % des lauréats -, on trouve dans les travaux récompensés des avancées objectives, qui ont débouché sur des recommandations de politique économique qui ont été utilisées avec succès.

On trouve dans la liste John Hicks, qui donna au keynésianisme sa forme la plus aboutie et sut clairement définir à quelle condition – à savoir une situation de rigidité des prix – la politique budgétaire est l’outil le plus efficace pour réduire le chômage. On y trouve Milton Friedman, qui donna au monétarisme ses cachets de noblesse et sut clairement définir à quelle condition une politique monétaire de lutte contre l’inflation évite le chômage – à savoir une rigidité de la production. On y trouve Paul Samuelson qui fit la synthèse des deux et montra que l’enjeu pour les responsables de la politique économique est le dosage des composantes keynésienne et monétariste de la réalité.

On y trouve aussi Robert Lucas, qui mit en avant la capacité des acteurs de l’économie à corriger leur comportement face aux actions de politique économique au point d’en rendre les résultats différents de ceux attendus. On y trouve George Stigler, qui affirma l’unité de la théorie économique, les courants dits hétérodoxes rassemblant soit des ambitieux désireux de trouver dans le paradoxe les voies d’une reconnaissance académique obtenue au nom de l’originalité, soit des provocateurs soucieux de pousser par des positions extrêmes leurs collègues à mieux formuler leurs idées.

On y trouve enfin Joseph Stiglitz qui, dans son rapport remis récemment à Nicolas Sarkozy, écrit “le PIB n’est pas faux en soi, mais peut être faussement utilisé”. Voilà une formule qui doit à la fois rassurer et inquiéter les économistes. Elle signifie que si comprendre est difficile, se faire comprendre l’est encore plus.

Jean-Marc Daniel, économiste et professeur à l’Ecole supérieure de commerce de Paris, ESCP.