Triste anniversaire !

A minuit, entre le 14 et le 15 août 1947, le sous-continent indien fut divisé en deux pays. La partition donna lieu à l’une des plus grandes tueries de civils après la seconde guerre mondiale. Le grand mouvement de populations de part et d’autre de la frontière fraîchement créée déracina des millions de gens en les poussant à aller se réfugier dans l’un ou l’autre pays. Le flux de réfugiés, environ cinq millions de personnes, s’est dirigé principalement vers le Pakistan, pour la plupart des musulmans originaires de différentes parties de l’Inde, notamment des Etats d’Uttar Pradesh, du Bihar et de la partie indienne du Pendjab. Les problèmes culturels et économiques inhérents à toute cohabitation, fût-elle entre les gens se prosternant devant le même dieu, ne tardèrent pas à se faire jour.

Cette séparation dans l’espace culmina en une deuxième vivisection, non moins sanglante, cette fois-ci entre les gens professant la même foi quand, à l’issue de la guerre de 1971, la partie orientale devenait le Bangladesh. Ce rappel brutal aux réalités aurait pu mener ce pays à repenser son identité et à se réconcilier avec sa réalité “temporelle”, sa géographie et son voisinage. Il choisit plutôt de redoubler d’acharnement à revendiquer la dénomination, la légitimité et surtout l’idéologie du pays créé en 1947 en tant que patrie des musulmans du sous-continent indien.

Après soixante-quatre ans d’existence et trois guerres (1948, 1965 et 1971) avec son voisin, quatre si l’on y ajoute les affrontements à Kargil en 1999, qui provoquèrent une alerte internationale sur les risques d’une dérive nucléaire, le Pakistan reste prisonnier de sa genèse. Devant la difficulté de remonter la pente sur laquelle il s’est laissé glisser, le pays continue à regarder en arrière, espérant ainsi faire plier les réalités à ses souhaits.

Depuis sa création, l’Etat pakistanais s’estime en proie aux complots visant à défaire l’unité du pays. En fait, c’est cet Etat qui n’est jamais parvenu à faire l’unité du pays, car il n’accepte pas qu’on le définisse autrement qu’en termes de menaces sécuritaires que ses ennemis font peser sur lui. Il suffit d’entendre les dirigeants et les médias du pays marteler que rien ni personne ne pourra nuire à l’unité du Pakistan et les refrains de chants patriotiques, passés à l’infini sur les chaînes locales de télé sur fond de défilement d’images de soldats en marche, de vols d’avions militaires et de navires de guerre en formation, répétant à l’envi que la nation est unie sous le drapeau vert au croissant et à l’étoile, pour voir à quel point ce pays vit dans la hantise de sa désagrégation.

Le maintien de ce climat d’insécurité a des mobiles qui plongent leurs racines dans le caractère centralisateur et prédateur de l’Etat pakistanais, qui n’admet aucune revendication d’autonomie de la part des provinces, surtout quand ces revendications sont accompagnées d’une affirmation identitaire mettant au défi le “nationalisme” officiel basé sur le concept d’une nation pakistanaise islamique. Il y va de la raison d’être du Pakistan.

Jadis, c’était le Pakistan oriental qui était accusé de vouloir nuire à l’unité du pays. Aujourd’hui, c’est le Baloutchistan qui est mis en cause. C’est grâce à cette obsession sécuritaire soigneusement entretenue que l’appareil militaire pakistanais n’a cessé de se renforcer aux dépens de la société civile. Il a tout intérêt à entretenir, à travers ses diverses officines et ses ramifications dans la société et dans la meilleure partie des médias, un climat de paranoïa. Même quand les militaires pakistanais se sont fait des alliés des Etats-Unis (lors de l’intervention soviétique en Afghanistan), ils continuèrent à entretenir un sentiment anti-occidental.

La “guerre contre le terrorisme” a en fait renforcé l’emprise des militaires sur le pays. C’est avec une impuissance mêlée de dégoût que les Pakistanais avertis regardent chaque nouvel épisode de ce feuilleton qu’est pour eux cette guerre où l’Etat pakistanais se félicite des succès remportés contre le terrorisme tout en se plaignant de faire les frais de la guerre d’autrui, et déclare participer à cette guerre dans l’intérêt du pays tout en s’estimant mal rémunéré pour ses services.

La descente du raid des Navy Seals, la nuit du 1er au 2 mai, dans la cachette d’Oussama Ben Laden, à deux pas de l’académie militaire, et le sentiment de l’honneur blessé dont se sont fait valoir les élites tant militaires que civiles en invoquant la violation de la souveraineté du pays n’ont fait qu’accroître chez elles le sentiment de voir se dérouler un feuilleton tragi-comique où l’on ne sait pas qui se bat contre qui et pourquoi, où aux scènes de sauvagerie et de violence se succèdent celles de tartufferie et de fourberie.

A la faveur de cette guerre, l’Etat pakistanais mène, sans être inquiété par l’opinion mondiale, une guerre impitoyable contre le peuple du Baloutchistan. Les enlèvements, les disparitions, les meurtres de nationalistes qui constituent le quotidien au Baloutchistan sont plus ou moins tus par les grands médias internationaux. Alors que les images de la destruction et du carnage provoqués par les attentats-suicides au Pakistan passent en boucle sur le petit écran dans le monde entier, cette guerre que mènent les forces de l’ordre au Baloutchistan est passée sous silence.

Le pays se vide de sa substance et de ses forces vives. Le jeu politique n’offre, pour la plupart des gens, qu’un sujet d’amusement en raison de ses retournements de veste, de ses volte-face, de ses mensonges et de ses mises en scène alors que, pour certains, il offre une opportunité d’enrichissement par détournement des deniers publics. En attendant un retour des militaires.

C’est le sauve-qui-peut. Ceux qui en ont les moyens s’évadent vers d’autres rivages. Beaucoup de familles des classes moyennes dans les grands centres urbains investissent tout ce qu’elles ont pour envoyer leurs enfants à l’étranger, quel que soit le pays. Alors que les opportunités se tarissent aux Emirats et en Arabie saoudite, c’est vers le Canada, la Malaisie et l’Australie que l’on se dirige.

Le grand poète pakistanais Faiz Ahmed Faiz (prix Lénine 1962) avait décrit l’indépendance du 15 août 1947 comme “cette aube qui porte toutes les traces de la nuit” alors qu’un autre poète, Ahmed Faraz, s’était demandé à l’occasion de la première fête nationale qui avait suivi la séparation du Pakistan oriental, en 1971, après la répression sanglante perpétrée par l’armée pakistanaise : “De quelle fête s’agit-il ?” Certainement les poètes du Pakistan sont plus lucides que ses dirigeants.

H. Hussain, sociologue pakistanais.

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