Trouvons un compromis avant de commettre l’irréparable

Un an après le déclenchement de la crise ukrainienne, qui a fait revenir le spectre de la guerre sur le continent européen, les relations entre la Russie et l’Occident s’approchent dangereusement du seuil d’une fracture irréparable.

Les combats entre les séparatistes du Sud-Est et les troupes du pouvoir central ont transformé ce pays en un terrain d’affrontement stratégique digne de la guerre froide. Mikhaïl Gorbatchev, le père de la perestroïka, avait permis de mettre un terme à cette confrontation il y a un quart du siècle. Il redoute aujourd’hui que l’on en arrive à une confrontation militaire sur le sol ukrainien entre la Russie et les Occidentaux.

On ne sait même plus si les principaux acteurs de ce conflit, qui semble intérieur, agissent encore de leur propre gré ou sont réduits au statut de mercenaires dans une guerre par procuration dont les objectifs réels leur échappent. Laissés livrés à eux-mêmes, ils ne parviennent pas à trouver une issue à cette guerre civile.

Pourtant, l’enlisement du conflit ne répond pas aux intérêts des parrains des belligérants, ni à l’Ouest ni à l’Est. En dehors des images de souffrances humaines et de destruction dans le centre de l’Europe, la crise ukrainienne commence à provoquer des dissensions au sein de l’Union européenne et à perturber l’agenda international. International qui se tourne de plus en plus vers d’autres priorités, comme la lutte contre l’islamisme radical, inefficace sans la coopération entre les Occidentaux et les Russes.

Sortie honorable

La Russie, même si elle n’est pas prête à lâcher les séparatistes, a elle aussi un intérêt à trouver une sortie honorable de ce conflit, car elle ne peut en assumer indéfiniment le coût. L’image de Vladimir Poutine comme chef de guerre triomphant sur tous les fronts risque de s’effriter progressivement.

Une porte de sortie est de l’intérêt de tous. Or, pour cela, il faut apaiser les foudres de guerre, en neutralisant à la fois les extrémistes que l’on a fabriqués, tout comme les « faucons » des deux camps qui misent sur la politique du pire. Déjà, le Congrès américain a appelé le président à fournir aux Ukrainiens des armes de guerre létales. Récemment, plusieurs experts et idéologues néoconservateurs ont repris cette proposition dans un rapport exigeant de soutenir le régime ukrainien militairement. Certains dirigeants de certains pays membres de l’EU, notamment des pays baltes, expriment aujourd’hui des positions comparables.

Le commandement de l’OTAN vient d’annoncer la construction de nouvelles bases militaires dans ses pays membres sur l’hypothétique « front de l’Est ». Des manœuvres conjointes de l’Otan et des troupes géorgiennes sont aussi annoncées dans le Caucase.

Les « faucons » en Russie se lancent à leur tour dans ce jeu de gesticulation. De nombreux membres de la Douma proposent de répliquer aux (éventuelles) programmes d’aide militaire occidentaux par l’officialisation de l’implication militaire russe en Ukraine, alors que certaines « têtes brûlées » à Moscou, espérant deviner les desseins stratégiques du maître du Kremlin, appellent à « marcher sur Kiev ». Le bruit des bottes impatientes étouffe les solitaires appels à la raison.

Choisir de ne rien faire ?

Tant que le point de non-retour n’est pas encore franchi, il serait utile de s’offrir une pause de réflexion. A qui profiterait l’escalade ? La liste est évidente. D’abord au « parti de guerre », à Kiev, dont les membres ne voient d’autre solution que militaire au problème de la rébellion à l’Est (et pour certains de leur survie politique). Côté Moscou, l’aide militaire occidentale va certainement offrir à Poutine un argument de plus pour présenter le régime de Kiev comme la « légion étrangère » de l’OTAN.

D’un point de vue intérieur, en Russie, l’implication militaire directe de l’Occident dans le « conflit familial » entre les Slaves favoriserait une nouvelle vague nationaliste. Pour les mêmes raisons, le peu qui reste du « parti pro-européen » en Russie et de l’opposition démocratique au régime autoritaire du Kremlin va être pratiquement réduit au silence.

Dans ce contexte, doit-on choisir de ne rien faire ? Pas du tout. Finalement, la voie médiane, celle d’un compromis qui tiendrait compte des intérêts – et surtout des préoccupations – de toutes les parties du conflit, n’a pas été bien explorée. Il est temps que la « Vieille Europe » revienne sur le devant de la scène.

Les contours de ce compromis sont pourtant connus. Il s’agit d’abord de lever les soupçons réciproques qui provoquent les malentendus. Côté européen, rassurer les Russes sur l’absence d’un projet occidental en vue de transformer l’Ukraine en tête de pont stratégique de l’OTAN, d’en faire son fer de lance pour obtenir un changement de régime à Moscou – scénario entretenu par certains idéologues outre-Atlantique.

Fameux deux « F »

Côté russe, le même devoir de clarification exigerait la précision des limites des « préoccupations » stratégiques de Moscou pour rassurer ses voisins et les garantir contre la répétition des « hold-up » et annexions, selon le scénario criméen.

Sur cette base, il doit être relativement facile d’arriver à une formule dont les composants se dessinent : confirmation de l’intégrité territoriale de l’Etat ukrainien avec des garanties internationales ; réforme institutionnelle de cet Etat garantissant le respect de l’autonomie des régions russophones ; confirmation du statut de non-alignement de l’Etat ukrainien (ou au moins le renvoi de ce problème comme celui du statut légal de la Crimée à la sagesse des générations politiques futures).

Il s’agit finalement de ces fameux deux « F » – « fédéralisation » et « finlandisation » de l’Ukraine –, dont le bon sens était évident depuis pas mal de temps. Il fallait peut-être qu’à ces deux « F » s’ajoute le troisième – la France avec sa volonté de retrouver la place qui lui revient dans la diplomatie européenne.

Un tel compromis mérite d’être pris en considération. Car se profile « le saut dans le noir », selon l’expression utilisée par le chancelier allemand Theobald von Bethmann Hollweg au début d’août 1914.

Andreï Gratchev, historien et journaliste. Il est un ancien conseiller de Mikhaïl Gorbatchev et l’auteur de Le Passé de la Russie est imprévisible. Journal de bord d’un enfant du dégel (Alma, 2014).

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