Tunisie, une révolution sans jasmin

Certains milieux diplomatiques ont collé à la révolution tunisienne le nom de “révolution du jasmin”. Et cela ressemble à un nom de code d’une mission secrète ou à un slogan de compagne touristique. Un nom de code rappelle les services secrets et, par là même, le dictateur tunisien déchu qui, semble-t-il, avait des relations étroites avec plusieurs services de renseignements étrangers qui lui ont permis, notamment, d’accéder à la magistrature suprême.

Le tourisme renvoie à l’image folklorique qu’ont certains occidentaux des pays du sud de la Méditerranée dont les peuples sont perçus comme un mélange d’une élite éduquée restreinte, une petite caste de riches corrompus et une masse formée de citadins ignares et soumis et de bédouins perdus dans le désert et vivant dans des conditions moyenâgeuses. La réalité est toute différente. La Tunisie dispose d’une classe moyenne très étendue et d’un bon niveau de formation.

Poursuivant l’élan que lui a donné Bourguiba, le premier président tunisien, et grâce à l’attachement des familles tunisiennes à l’éducation de leurs enfants, notre pays compte le quart de sa population dans les écoles et lycées. Il compte 360 000 étudiants dont 60 % de jeunes filles. Le nombre d’abonnés à Facebook qui était de un million et demi avant la révolution atteint maintenant les deux millions et demi, soit un Tunisien sur quatre. La femme, depuis la promulgation du statut personnel, tout de suite après l’indépendance du pays en 1965, a un statut avancé par rapport au reste du monde arabe. L’ensemble de ces éléments ont constitué le ferment de la révolution contre le dictateur qui a pris en otage la Tunisie pendant de longues années.

Toutefois, alors que notre peuple souffrait de la tyrannie d’un dictateur inculte et corrompu, notre pays était considéré par les élites politiques et financières de certains pays occidentaux comme un paradis où il faisait bon faire des affaires ou profiter de l’odeur du jasmin, et! autres plaisirs divers, dans les stations balnéaires, sous la protection de l’ami Ben Ali qui recevait tout ce beau monde avec les honneurs.

Certes, la révolution tunisienne a été plus pacifique que d’autres. Mais le sang des Tunisiens a coulé sous les balles d’autres Tunisiens. Et, l’une des principales leçons de notre révolution est que le sang d’un Tunisien, un seul, doit maintenant coûter très cher. La dignité d’un Tunisien, un seul, ne doit plus être piétinée. La liberté. La justice. Ce sont là, les ressorts de la révolution tunisienne, voulue par la jeunesse, réalisée par la jeunesse, avec la technologie de la jeunesse.

La révolution tunisienne a été rapide. Elle déferla tel un tsunami après de longues années de souffrance vécues dans l’omerta exercée par la dictature et derrière le mur de la peur qu’elle a élevé. Toutefois, la chute rapide du sommet d’un régime qui a vidé toutes les institutions de l’Etat de leur substance et injecté le virus de la corruption dans tous les secteurs de la vie politique, économique et sociale, cette chute a engendré une situation chaotique. Ceci, d’autant plus, que le corps de la sécurité intérieure du pays a été parmi les plus touchés par le dérèglement organisé par la dictature mafieuse. Le constat est que la vraie révolution reste à faire pour réconcilier le pays avec ses institutions politiques, sa police, sa justice, sa jeunesse, ses élites, ses hommes d’affaire, sa société civile, etc. Et les jours de souffrance, de dérèglement, de chaos, et autres valses de la reconstruction politique, économique et sociale se suivent et font planer sur tout un peuple, en même temps qu’un immense espoir, le climat pesant d’un avenir incertain.

La Tunisie, se réveille d’un cauchemar qui a duré vingt-trois années. Elle attend plus des peuples et des organismes internationaux qui croient en la dignité humaine, s’il en reste encore sur la planète, un soutien pour réussir sa transition démocratique qu’un regard condescendant qui la renvoie à l’image de carte postale, même en temps de révolution, en lui promettant dons et aides. La révolution tunisienne est l’œuvre d’une jeunesse éduquée et connectée, ouverte sur le monde, qui réclame son droit à une vie digne dans un pays démocratique qui respecte les droits fondamentaux et universels de l’homme. Plus qu’une aide économique suspecte que l’on fait miroiter par-ci et par-là, la jeunesse tunisienne veut une reconnaissance et une coopération sans arrière-pensées pour que naisse dans le pays une démocratie moderne et pérenne. Une démocratie qui permet au jeune Tunisien de libérer son énergie créatrice et de reconstruire son pays en comptant sur son propre génie et sa propre force de travail.

Sans l’aboutissement de cette transition vers la démocratie tant espérée, il y aura certainement, dans quelques années, encore du jasmin en Tunisie, mais point de trace de la révolution !

Raouf Laroussi , universitaire, Ecole nationale d’ingénieurs de Tunis.

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