Tunisiens, tunisiennes, soyez vigilants !

“Lorsqu’un jour le peuple veut vivre, force est pour le destin de répondre, force est pour les ténèbres de se dissiper, force est pour les chaînes de se briser.” Les chaînes qui étranglaient les tunisiens sont aujourd’hui brisées. Et le buste, gravé dans la roche de la région de Tozeur en Tunisie, du poète tunisien Abou Al-Kassem Al-Shabbi à qui appartient ce vers, pourrait devenir bientôt un site de pèlerinage pour dix millions de tunisiens. La joie immense et sans nul doute immesurable des tunisiens, restera elle, un bonheur pour tous ceux épris de liberté.

Zine Abedine Ben Ali ainsi que sa proche famille, ont donc été chassés de leur palais doré de Carthage. Prenant son courage à deux mains, le peuple tunisien s’est débarrassé de leur dictateur et par là même, mis fin à vingt-trois ans de souffrance (du 7 novembre 1987 au 14 janvier 2011), de peur, d’humiliation, de terreur et j’en passe. L’Histoire retiendra que ce dictateur aura fui le pays suite à un mouvement pacifique provenant de la rue. Une fuite que Ceausescu n’avait pas réussi à prendre il y a vingt ans. Mais quelle ironie pour cet homme qui accéda lui-même au pouvoir par un coup d’état soft en déclarant l’ancien président Habib Bourguiba sénile !

Même si la fin du règne de Ben Ali était inéluctable un jour, il est indéniable qu’aucun parmi les observateurs les plus avisés, n’aurait parié un seul kopek sur un tel scénario de fin. La question sur la fin du régime de Ben Ali était surtout de savoir quand et bien plus important encore, comment ?. Il est clair aujourd’hui que la chape de plomb sous laquelle vivaient les tunisiens était devenue insoutenable pour beaucoup d’entres eux. Et nous savons maintenant comment Ben Ali est tombé. Comme nous l’enseigne perpétuellement l’histoire, la terreur a toujours une fin. Il aura fallu qu’un jeune homme de 26 ans s’immole dans la petite ville de Sidi-Bouzid pour que ce qui aurait bien pu passer pour un banal fait divers se transforme en étincelle qui à mis fin au règne d’un dictateur.

DES SIRÈNES HYPOCRITES

Aujourd’hui, nous entendons les différentes voix des sirènes hypocrites provenant de l’Elysée et autres chancelleries occidentales, qui applaudissent mais qui appellent par ailleurs le peuple tunisien à la retenue. Hypocrisie politique somme toute banale provenant de ce microcosme-là. Ce qui est beaucoup plus lamentable et condamnable est cette hypocrisie et condescendance de tous ces hommes d’affaires et industriels trop occupés à courir après de juteux contrats du côté de Gammarth et Hammamet, de ces journalistes, éditorialistes et intellectuels bien pensants et autres analystes politiques de tous bords qui ont contribué à alimenter depuis vingt longues années cette image idyllique de Tunis. Tous ces gens qui ne voyaient que ce “miracle économique” et havre de paix à vendre à l’extérieur. Et tant pis pour la grande majorité de tunisien qui vit dans la misère. Tant pis aussi pour les droits de l’homme ignorés, bafoués, piétinés. Est-il nécessaire de rappeler ici que la grande majorité de la presse française ne s’est jamais ruée vers Tunis afin de rapporter ce qui s’y passait dès le mois de décembre dernier ? Qu’il aura fallu des dizaines de morts pour qu’enfin le monde de la presse française dans son ensemble se penche sérieusement sur les événements qui secouaient la Tunisie ?

N’est-ce pas aussi l’honni Ben Ali qui lors de sa visite à la Maison Blanche en 2004 était présenté par l’ancien président Georges Bush, comme un rempart contre le terrorisme ? N’est-ce pas encore ce même dictateur qui était félicité pour faciliter la liberté de la presse et les élections libres en Tunisie ? Et c’est également l’actuel locataire de l’Elysée, Nicolas Sarkozy qui, il y a à peine deux ans, en 2008, applaudissait une nouvelle fois ce même Ben Ali pour les progrès de la Tunisie en termes de liberté. Un comble pour un pays qui a toujours été pointé du doigt par les associations des droits de l’homme. Aujourd’hui, Paris se dit prêt à bloquer les comptes (temporairement très certainement) de la famille Ben Ali. Quelle pathétique mascarade émanant d’un pays et gouvernement ami il y a encore quelques jours !

Mais peu importe aujourd’hui la position de ces amis de la Tunisie. Les tunisiens ont pris seul leur destin en main. Que va-t-il advenir cependant de ce mouvement de liberté qui souffle en Tunisie ? L’avenir politique immédiat de ce pays est pour l’instant incertain. Ben Ali n’est plus là mais ce sont les mêmes hommes et femmes qui l’ont entouré depuis des années qui sont toujours au pouvoir. Et ce, jusqu’aux prochaines élections qui auront lieu dans plusieurs mois. Le calme n’est pas revenu dans les rues de Tunis et des affrontements avec des milices du président déchu continuent. Les opposants de tous bords ont été et sont par ailleurs dépassés par les événements. La priorité est maintenant au retour au calme, à l’apaisement et à la concertation entre toutes les forces vives du pays afin que cette liberté nouvellement recouvrée perdure. Car les tunisiens eux, n’aspirent qu’à une seule chose : la liberté.

QUE VEULENT LES OCCIDENTAUX ?

Mais que souhaitent vraiment l’Union européenne et les Etats-Unis ? Derrière leurs communiqués respectifs de félicitations et autres palabres de circonstances, ces amis de la Tunisie souhaitent-ils vraiment la liberté et la démocratie pour le peuple tunisien ? Rien n’est moins sur. Rappelons aux tunisiens (mais est-ce vraiment nécessaire ?) que jusqu’à présent, les gouvernements occidentaux pour la grande majorité, n’ont jamais vu d’un bon œil l’instauration de la démocratie dans les pays arabes. En Algérie, les algériens ont payé de leur vie l’annulation en janvier 1992 des premières élections législatives et démocratique depuis l’indépendance de leur pays en 1962.

Une annulation orchestrée par l’armée avec le conseil et le soutien inconditionnel de Paris et autres capitales européennes pour qui la victoire du FIS qui se profilait alors, était vu comme un danger pour la démocratie. S’en suivirent dix longues années où près de 200 000 algériens furent massacrés. Et les avancées politiques acquises entre 1988 et 1991 sont aujourd’hui ruinées. La population de Gaza paie elle aussi aujourd’hui sa décision d’élire le Hamas en 2006. Ce choix, que la “communauté internationale” n’a, malgré la validité des élections, jamais accepté, les force aujourd’hui à vivre dans une cage à ciel ouvert où (sur)vivre au quotidien aux coups de buttoir de l’armée israélienne devient un exploit. En Iran, le pouvoir en place est ostracisé pour avoir l’outrecuidance de s’opposer aux leçons et ordres du gendarme américain et ses alliés. Mais il est vrai là aussi, que le régime du Shah était bien plus fréquentable et respectable…

L’avenir nous dira si les occidentaux souhaitent sincèrement et enfin qu’un Etat démocratique arabe voit le jour, quelque soit le choix du peuple. Ou bien préfèreront-ils se contenter encore et toujours en Tunisie d’un nouveau régime autoritaire pervers et corrompu, à l’algérienne, en lieu et place de la dictature de Ben Ali.

Pour ce qui est des voisins algériens et marocains, ainsi que des autres Etats arabes, il est indéniable que ce dernier épisode provenant de la rue devra et sera sérieusement médité. Mais les mauvaises habitudes ont malheureusement la vie dure. Car malgré les mouvements spontanés des populations arabes qui suivent celui de Tunisie, il faudra certainement encore beaucoup de temps avant de voir des résultats tangibles. Le royaume du Maroc et l’Algérie voisins, malgré de grosses similarités avec la Tunisie, gardent leur propres spécificités politiques. Il est peu probable que Mohamed-VI cesse d’aussitôt sa politique de la peur conduite d’une main de fer dans un gant de velours. Et les généraux à Alger ne sont surement pas plus enclins à ouvrir l’arène politique, et par là même, remettre en cause leurs privilèges économiques aussi facilement.

Pour l’heure, le peuple tunisien, tout en savourant cette victoire historique, doit rester vigilant et ne pas se laisser influencer et manipuler par de belles paroles et promesses, ainsi que les discours alarmistes provenant en particulier de l’extérieur. Leur destin leur appartient. Les donneurs de leçons de tous bords européens et autres ne sont nullement responsables du vent de liberté qui souffle chez eux aujourd’hui. Le peuple tunisien ne doit laisser personne lui voler et s’accaparer le mérite de son action.

Abdelkader Abderrahmane, analyste spécialiste de l’Afrique du Nord.

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