Turquie : massacre et répression entre deux élections

Contrairement au 11 Septembre ou à l’attentat contre Charlie Hebdo, le massacre perpétré au cœur de la capitale turque, qui a bouleversé une grande partie de la population, n’a donné lieu à aucune manifestation de l’union nationale, à aucune cérémonie officielle. Certes, le gouvernement a décrété un deuil de trois jours, mais aucun représentant de l’Etat, ni ministre ni même gouverneur de province, n’a participé aux funérailles des victimes. Ce n’est que quatre jours après le drame que le président Erdogan s’est rendu, en catimini, sur le lieu de la tuerie pour y déposer quelques fleurs.

Critiqué pour l’opacité des enquêtes judiciaires concernant le précédent attentat meurtrier du 5 juin contre un rassemblement électoral du parti pro-kurde HDP à Diyarbakir et celui du 20 juillet, qui a tué 35 jeunes volontaires réunis dans la bourgade frontalière de Suruç pour aller participer à la reconstruction de la ville martyre de Kobané, le gouvernement turc aggrave son cas en imposant aux médias un black-out total sur les informations relatives au massacre d’Ankara. Tout débat est interdit, et les journaux, craignant les foudres du pouvoir, vont jusqu’à s’abstenir de publier des témoignages des proches de victimes. Quelques publications d’opposition, comme le vénérable quotidien Cumhuriyet («république»), qui en son temps avait révélé, photos à l’appui, les livraisons massives d’armes turques aux jihadistes syriens, s’efforcent de briser l’omerta et d’apporter un peu de lumière sur cette tragique et sombre affaire.

Le parquet d’Ankara, chargé de l’enquête, affirme avoir identifié les auteurs du double attentat kamikaze. Il s’agirait de deux jihadistes originaires d’Adiyaman, ville située à la lisière du Kurdistan et de l’Anatolie turque. […]. Une éventuelle origine kurde pour ces deux kamikazes aurait l’avantage de laisser entendre que la tuerie est un règlement de compte entre Kurdes.

Ces deux individus sont bien passés par les camps de l’Etat islamique, mais celui-ci, qui se glorifie pourtant toujours de ses pires horreurs, n’a jamais revendiqué ni le massacre d’Ankara ni l’attentat de Suruç que le gouvernement turc lui a attribué. En lutte contre les combattants kurdes syriens, l’Etat islamique a commis de nombreux attentats au Kurdistan syrien et les a toujours revendiqués. En dépit des déclarations à usage international d’Ankara, la Turquie, qui a fourni une aide multiforme aux jihadistes et qui, selon toute vraisemblance, continue de le faire plus discrètement, n’est pas en guerre contre l’Etat islamique. Et ce dernier, qui compte plus de 3 000 jihadistes turcs dont certains anciens cadres de forces paramilitaires, n’a aucune raison de créer, après la Syrie et l’Irak, un troisième front en Turquie. S’il décidait de le faire, il s’en prendrait directement aux représentants ou aux rassemblements du parti au pouvoir, l’AKP. La parlementaire turque Eren Erdem révèle d’ailleurs détenir des documents relatifs à une rencontre fin septembre à haut niveau entre les responsables du MIT (services secrets turcs) et de Daech pour faire le point sur leur coopération.

Autre élément troublant de l’enquête turque, les deux auteurs présumés figurent sur la liste des terroristes recherchés, leurs photos étaient placardées dans les commissariats de police. L’un d’eux avait même été arrêté en mai, puis rapidement relâché. On apprend aussi qu’ils étaient tous deux sur écoute, que la veille de l’attentat, ils sont partis de Gaziantep, l’une des villes les plus surveillées de Turquie, qu’arrivés à Ankara, bardés de leurs volumineuses bombes, ils ont pris tranquillement leur petit déjeuner dans un café. La police d’Ankara, malgré une information reçue trois jours plus tôt qu’un attentat meurtrier allait avoir lieu lors de ce rassemblement organisé par les principaux syndicats et les deux partis d’opposition (HDP et CHP), n’a pris aucune mesure de protection alors que toute manifestation est soumise à autorisation, et s’accompagne d’une présence policière adéquate. La police filme le moindre rassemblement, mais curieusement ce jour-là ses caméras n’ont pas filmé (ni lors de l’attentat de Suruç). La veille, dans l’obscure ville de Rize, non loin de la frontière géorgienne, un célèbre parrain de la mafia turque, Sedat Peker, avait, sous haute protection policière, tenu un meeting de soutien au président Erdogan et prévenu que le «sang allait couler à flots si l’on s’opposait au grand leader turc». Quelle conclusion tirer de tous ces indices ?

La plupart des citoyens turcs pensent que, quels que soient les exécutants, la responsabilité du massacre incombe au pouvoir. S’il n’avait rien à cacher, pourquoi imposerait-il le black-out dans les médias ? Le président turc est tenu responsable de la relance de la guerre contre le PKK et du climat de quasi-guerre civile qui s’installe dans le pays. En affirmant à la télévision : «Si un parti [le sien] avait obtenu 400 sièges [majorité requise pour changer la Constitution], tout cela ne serait pas arrivé», il ne laisse guère de doute qu’il est en train de punir ceux qui n’ont pas voté pour lui et en premier lieu les Kurdes, qui en élisant 80 députés sur la liste rivale du HDP l’ont privé de majorité au Parlement et ont brisé ses rêves de super-président.

Son Premier ministre Davutoglu qui, après avoir montré du doigt le PKK, le DHKP (petite organisation d’extrême gauche turque) et l’Etat islamique comme coupables potentiels, finit, une fois l’identité des auteurs révélée, a fini par dire : «Nous connaissions ces bombes vivantes [kamikazes] mais nous ne pouvions les arrêter sur de simples suspicions.» Etrange Etat de droit qui, en quelques mois, sur de simples «suspicions de liens avec le PKK», a destitué une vingtaine de maires élus kurdes, a embastillé le rédacteur en chef d’un grand quotidien (Zaman) pour un simple tweet critiquant Erdogan, qui arrête et poursuit des magistrats et des policiers ayant osé contrôler les camions de livraisons clandestines d’armes turques aux jihadistes et qui ne peut interpeller deux kamikazes prêts à commettre un carnage !

Pour l’opinion kurde, aucun doute : les kamikazes ont été manipulés par les services turcs pour terroriser l’électorat kurde. Cette stratégie se déploie depuis cet été sous la forme de ratissage de fiefs traditionnels du HDP. Dans une quinzaine de villes, des forces spéciales turques, appuyées par des hélicoptères et des chars, sous prétexte d’opérations contre les militants du PKK, ont dévasté des quartiers entiers. On compte déjà plusieurs dizaines de civils tués et plus de 30 000 déplacés. Soumises au couvre-feu, privées d’électricité, d’eau et de téléphone, ces villes sont régulièrement interdites d’accès aux journalistes. Les médias ignorent ce début de guerre civile à huis clos où l’on voit de plus en plus de policiers et de militaires turcs accompagnés de commandos cagoulés criant «Allah akbar» comme des jihadistes, sans que l’on sache encore s’il s’agit d’une milice militarisée de l’AKP comme celle qui a récemment sévi contre le grand quotidien stanbouliote Hurriyet et qui a tabassé un journaliste de CNN, ou de jihadistes recyclés. Cela rappelle la période noire de la décennie 90, quand des escadrons de la mort, recrutés par la gendarmerie dans les rangs du parti islamiste Hezbollah [sans lien avec le mouvement chiite libanais], ont assassiné des milliers d’intellectuels, de militants syndicalistes et associatifs kurdes. Sous le deuxième gouvernement d’Erdogan, certains auteurs de ces assassinats et leurs commanditaires furent identifiés et poursuivis, et des fosses communes furent découvertes. Le parti Hezbollah, supplétif pour les basses besognes de la gendarmerie turque, fut alors démantelé. Ses rescapés sont partis faire le jihad dans le Caucase. Les survivants reprennent du service en Syrie et depuis quelque temps en Turquie sous le nom de Huda Par («parti de Dieu»). Bénéficiant de la mansuétude du pouvoir, ce «parti» a même pu se présenter aux élections dans les régions kurdes où il a obtenu des scores dérisoires.

L’attentat d’Ankara a eu pour conséquence immédiate l’annulation de tous les meetings électoraux du HDP prévus pour les législatives du 1er novembre : plus de 300 permanences ont été saccagées en toute impunité par les nervis du pouvoir. Ses responsables locaux ont été arrêtés par centaines. Son leader charismatique, Salahettin Demirtas, bête noire d’Erdogan, poursuivi par la justice, est aussi interdit d’antenne sur les chaînes de télévision turques. Cependant, l’AKP a tout loisir de mener campagne sur le thème de «la lutte contre le terrorisme», celui du PKK s’entend, car même à Strasbourg en une heure de discours devant ses sympathisants, le président turc n’a pas cité une fois le terrorisme de l’Etat islamique. Les dirigeants turcs ont donc occupé les écrans, les radios, les principaux journaux pour incriminer et discréditer le HDP pro-kurde.

Si, à l’issue de cette «compétition démocratique» à armes très inégales, le HDP passe sous la barre des 10 % des suffrages, Erdogan aura gagné la partie car il va automatiquement rafler tous les sièges du Kurdistan et une confortable majorité au Parlement. Et si les électeurs déjouent ses calculs, en réitérant leur vote de juin en faveur du HDP, ce serait alors le début de la fin pour celui qui rêvait de devenir un sultan élu tout puissant. Perdre le contrôle absolu du pouvoir, c’est risquer d’être destitué et traduit en justice pour les gigantesques affaires de corruption impliquant ses proches et son parti.

Mais, il y a plus grave encore : Erdogan est convaincu d’être investi de la mission divine de réislamisation de la Turquie et du leadership du monde musulman sunnite. Sous son règne, le pays s’est couvert de milliers de nouvelles mosquées, y compris sur les campus universitaires. Son projet de «former une nouvelle génération pieuse» s’est traduit par un développement exponentiel des lycées religieux Imam-Hatip destinés, en principe, à former de futurs imams et prédicateurs. Leurs effectifs sont passés de 60 000 à 1,2 million d’élèves. Le foulard autorisé d’abord à l’université s’étend maintenant aux écoles primaires. L’anti-occidentalisme et l’antisémitisme atteignent des sommets dans l’opinion de plus en plus formatée par les médias conservateurs au service du régime.

Perdre le pouvoir signifierait pour le sultan turc laisser sa mission divine inachevée. Il semble prêt à mettre le pays à feu et à sang pour conjurer une telle éventualité.

Kendal Nezan, Président de l’Institut kurde de Paris.

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