Uber, à « l’inverse du collectivisme », présente « une pure vision financière et marchande »

Dans sa tribune du 6 novembre, Laurent Wartel, doctorant en économie à l’Université catholique de Louvain, développe l’idée selon laquelle « Uber a mis en place le rêve socialiste » en « rendant l’outil de production au travailleur » et en « collectivisant les moyens de production ». Pour le chercheur en management que je suis, la thèse paraît aussi osée qu’approximative. En effet, elle repose sur trois grandes imprécisions sur l’organisation des plates-formes, laissant de côté des enjeux clés soulevés par l’émergence de ce nouveau capitalisme de plate-forme.

Première surprise : l’auteur semble confondre collectivisation et externalisation des moyens de production. Laurent Wartel affirme ainsi qu’en rendant l’outil de production au travailleur, Uber priverait la gauche « de son idéal collectiviste ». Une telle affirmation a de quoi surprendre, car « rendre » l’outil de production au travailleur, c’est précisément l’inverse du collectivisme ! C’est au contraire une logique d’externalisation poussée à l’extrême, qui introduit une relation de contrat commercial entre la plate-forme et le travailleur, dans une pure vision financière et marchande de l’organisation.

Puisque les plates-formes pair à pair ne possèdent pas les actifs productifs, c’est aux travailleurs d’apporter le capital nécessaire à la réalisation du travail (sous la forme d’un véhicule pour les VTC, d’un bien immobilier dans le cas d’Airbnb, etc.), quitte à supporter l’ensemble des risques associés (accidents du travail, etc.). Où est la « collectivisation » là-dedans ?

Remise en question

A l’inverse d’une logique de collectivisation, les plates-formes en pair à pair (type Airbnb ou Uber) constituent une remise en question profonde de l’entreprise managériale, et marquent selon moi un retour au « domestic system », cette forme d’organisation précapitaliste qui a précédé l’émergence de la manufacture. Dans ce schéma, apparu en Europe au XVIe siècle, des agriculteurs réalisaient à domicile, avec leurs propres outils de production, une activité ouvrière domestique (souvent textile) pour le compte de négociants avec qui ils entretenaient une relation commerciale.

Ce contexte précapitaliste fait écho à de nombreux éléments qui caractérisent le travail sur les plates-formes : la disparition d’un espace de travail géré par l’employeur ; l’indépendance hiérarchique (mais la dépendance économique) des travailleurs qui n’entretiennent pas un lien hiérarchique mais marchand avec l’apporteur d’affaires ; la difficulté à penser une forme d’action et de représentation collective ; la difficulté à définir une frontière claire entre les sphères domestique, productive et professionnelle ; l’existence d’un travail pluriel avec des activités d’appoint (les « slashers », ces actifs qui cumulent plusieurs métiers) plutôt qu’une activité unique à temps plein ; enfin l’auto-organisation individuelle (les individus déterminent eux-mêmes leur degré d’engagement sur la plate-forme).

Deuxième surprise, l’analyse de Wartel semble négliger complètement les rapports de pouvoir qui se déploient dans l’univers des plates-formes. Pour l’auteur, toute « grève » serait désormais hors de propos, par nature impensable puisqu’elle « met à l’arrêt les actifs propres des travailleurs ». Mais comment expliquer les manifestations des VTC contre d’Uber, ou celles des livreurs Deliveroo qui luttent contre la baisse tendancielle de leur rémunération et pour la prise en charge accrue des risques par les plates-formes ?

Un pouvoir double

En réalité, le pouvoir de la plate-forme est double. Il est d’abord celui du marchand, de l’apporteur d’affaire. Les plates-formes intermédient des transactions et tirent parti de ce pouvoir de marché pour s’approprier une partie de la valeur créée. Elles exercent aussi un pouvoir d’organisation à travers l’usage des algorithmes qui se substituent aux managers en déterminant cadences, tarifs, modes opératoires, contrôle de la qualité du travail effectué par les travailleurs, ou en excluant les individus n’atteignant pas les niveaux de performance exigés.

Certes, dans ces nouveaux schémas organisationnels, les rapports de domination ne sont plus strictement fondés sur la distinction entre capital et travail. Mais ce n’est pas parce que le capitalisme de plate-forme transforme les relations de pouvoir que celles-ci disparaissent ! L’un des grands enjeux de la régulation des plates-formes est précisément de penser la responsabilité juridique des plates-formes lorsqu’elles s’appuient sur des travailleurs indépendants, mais créent des relations de dépendance économique et un fort degré de prescription sur l’organisation de leur travail ?

Un troisième point de désaccord concerne « la fin des idéologies politiques » que suggére l’article de Laurent Wartel. Uber aurait mis en place un rêve socialiste et post-capitaliste, neutralisant tout projet alternatif ou réformiste !

Un vivier d’initiations politiques

A l’inverse, le champ de l’économie collaborative est traversé par une grande pluralité d’idéologies. Tout d’abord, Uber ne rêve pas de socialisme ou de collectivisme, mais fonde sa démarche sur une philosophie libertarienne assumée. Son fondateur (et dirigeant jusqu’en 2017) Travis Kalanick n’a jamais caché sa volonté de combattre les régulations étatiques ou son admiration pour Ayn Rand – icône de la pensée libertarienne très en vogue dans le milieu des « start-upers » de la Silicon Valley.

Ensuite, certains projets de plates-formes (à l’instar de Wikipedia) s’inscrivent au contraire dans une approche des « biens communs » qui tend à considérer l’information comme un bien librement accessible et partageable. D’autres initiatives explorent la voie du coopérativisme de plate-forme, pour proposer une alternative aux effets potentiellement prédateurs de certaines plates-formes (de type Uber) en collectivisant et socialisant la plate-forme entre ses producteurs ou utilisateurs, afin de mieux partager la valeur créée par son utilisation. En France, on peut citer Coopaname (mutuelle de travailleurs indépendants), Coopcycle (logiciel de plate-forme logistique en open source), ou Citiz (réseau coopératif d’autopartage).

Au final, plus qu’une fin des idéologies, ces démarches forment un vivier d’innovations politiques, sociétales et économiques. Reconnaître cette diversité est indispensable pour comprendre les différents partis pris de ces plates-formes, penser leur potentiel sociétal, qualifier leurs formes de management et les modalités de régulation de ce nouveau capitalisme.

Par Aurélien Acquier, professeur de management à ESCP Europe.

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