Uber a mis en place le rêve socialiste : rendre l’outil de production au travailleur !

Si l’ubérisation de l’économie fait si mal au salariat et apporte du grain à moudre à (l’extrême) gauche, elle l’a aussi privé d’un de ses vieux bijoux de famille : la collectivisation des moyens de production.

Il existe encore de nombreux irréductibles pour rêver au matin du grand soir. Ceux-là même qui pensent que si le capitalisme continue d’accumuler des richesses, le moment de l’expropriation n’en sera que plus joyeux. Mais Uber a définitivement mis un terme à leurs espoirs.

Pour comprendre cela, rappelons-nous qu’il existe deux classes sociales qui restent hermétiques au socialisme : le grand patronat, qui a toujours été d’obédience libérale, et les petits indépendants. De fait, ceux-ci sont plutôt conservateurs puisqu’ils ne trouvent d’intérêt ni dans la saisie jacobine de leurs outils, ni dans une mondialisation libéralisée. Après tout, au nom de quoi un ébéniste voudrait-il être en libre concurrence avec Ikea ; ou un agriculteur avec des produits espagnols ?

Or Uber opère un bouleversement entre ces classes sociales. En effet, en faisant de tout un chacun un indépendant avec ses propres moyens de production – une voiture et un smartphone – tout projet de collectivisation devient… un projet de spoliation de l’outil du travailleur. Uber a de fait mis en place ce que des siècles de socialisme n’ont jamais réussi à faire : rendre l’outil de production au travailleur !

« Valeur d’échange » et « valeur d’usage »

gauche pourtant, cette situation est dramatique. Les sociaux-démocrates avaient depuis longtemps accepté le jeu capitaliste et troqué leur critique radicale contre la protection salariale et une ouverture toujours plus grande à la consommation. L’entreprise californienne a cependant réussi à bâtir un modèle économique qui a fait de cette redistribution le levier de ses affaires.

On le sait, un bien ou un service possède ce que l’on appelle une « valeur d’échange » et une « valeur d’usage ». C’est traditionnellement sur la valeur d’échange que le capital se rémunère. Mais en permettant l’accès à une large consommation, la social-démocratie a créé un environnement propice au développement de l’économie collaborative.

Cette massification des biens permet en effet aux plates-formes de ne pas devoir posséder un outil, mais simplement d’en valoriser le partage. Le travailleur est en fait poussé à activer ses propres biens de consommation pour en faire des outils de production. C’est là tout le génie de l’ubérisation et ce qui en fait un phénomène fondamentalement post-capitaliste : ces entreprises ont dépassé le clivage possédant – travailleur.

Principe vieux comme le monde

La question évidente qui survient est alors : si ce n’est pas par son apport en moyens de production, de quelle manière se rémunère Uber ? Grâce à un principe vieux comme le monde : celui des droits douaniers, appliqués à des marchés numériques. C’est en effet exactement ce qu’un chauffeur Uber paie : une taxe pour accéder au marché numérisé du transport de personnes. Car Uber n’est pas seulement leader sur son marché, mais Uber « est » le marché.

Dans une économie numérique où « le gagnant prend tout », les investissements massifs en capital-risque puis via la bourse permettent à une entreprise – et une seule – d’atteindre une place tellement dominante qu’elle en vient à se confondre au marché lui-même. Il suffit ensuite de simplement placer des « postes-frontières » qui prélèvent les droits d’accès au marché numérique. Tout cela sans avoir ni à produire du travail, ni à posséder les moyens de production…

Le plus beau dans tout ça, c’est que partout dans le monde le projet libéral s’est évertué à démanteler les mécanismes protectionnistes au nom du « libre-échange ». Et voilà que le néolibéralisme s’est réapproprié ces mêmes mécanismes douaniers pour les mettre au service d’intérêts privés. Ainsi la « bête immonde » qu’était la compétence publique de régulation est devenue… le ressort du profit post-capitaliste !

Si pour la gauche réformiste la situation est inconfortable mais pas désespérée – elle peut toujours tenter de tisser un nouveau compromis vertueux – l’extrême gauche, elle, est bel et bien castrée. Privée de son idéal collectiviste, mais aussi orpheline de ses moyens d’actions. En effet, quel sens peut encore avoir la grève si elle met à l’arrêt les actifs propres des travailleurs ?

Dans ce contexte, quel avenir reste-t-il à la gauche de la gauche ? Comme disait l’économiste Philippe Defeyt, le fond du problème est que la critique socialiste ne remet pas en question notre mode de vie tout entier tourné vers la consommation. Dans le cas de la voiture, par exemple, l’enjeu est encore aujourd’hui de maîtriser par qui et pour qui les voitures sont produites et redistribuées. Mais lorsque l’économie collaborative sera arrivée à maturité, quel combat pourra encore mener la gauche radicale ?

Par Laurent Wartel, Doctorant en économie numérique à l’université catholique de Louvain.

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