Uber ne fait pas partie d’une économie “collaborative”

Dans une tribune récente, Laurent Wartel proclame qu’Uber a réalisé le rêve socialiste (« Uber a mis en place le rêve socialiste : rendre l’outil de production au travailleur ! », lemonde.fr du 6 novembre). Sans prétendre être aussi drôles, nous faisons de « l’ubérisation » une tout autre lecture.

Uber donne-t-elle vraiment à ses chauffeurs le contrôle sur les moyens de production ?
Dans le cas d’Uber (ou des entreprises de livraison à vélo), les moyens de production sont la plate-forme en tant que coordinateur algorithmique et les données produites gratuitement par les clients qui y transitent et y sont stockées. Le rapport capital-travail se cristallise autour de l’accès à la plate-forme.

Les chauffeurs n’ont la main ni sur la plate-forme ni sur les données. C’est ici que se concrétise le lien de subordination et, potentiellement, le conflit, comme en témoignent les récents mouvements sociaux de chauffeurs et livreurs en Europe. Il est donc impossible d’affirmer que les chauffeurs d’Uber (ou les livreurs à vélo) ont un quelconque contrôle sur les moyens de production.

Relation capital-travail

Uber et assimilées émancipent-elles vraiment le travail de la domination du capital ?
La relation capital-travail implique une vente de la force de travail dont l’employeur peut disposer. Le travailleur doit accepter cette relation car il ne possède pas les moyens de production. Uber donne accès au capital immatériel que sont la plate-forme et ses données et, en échange, dispose de la force de travail via la médiation de ladite plate-forme. Une relation hiérarchique forte mais voilée existe donc : Uber fixe des objectifs de performance que les chauffeurs doivent respecter pour ne pas être tout simplement débranchés de l’outil de production.

En outre, Uber « suggère » aux chauffeurs des façons de se comporter pour ne pas recevoir de mauvaises évaluations qui conduiraient le chauffeur à être débranché. Il s’agit donc de consignes comme pourrait en donner un supérieur hiérarchique disposant d’un pouvoir de sanction dans une relation salariale classique. Enfin, rappelons que les chauffeurs et livreurs ne sont pas libres de fixer leurs prix. Uber et les entreprises similaires ne font donc pas partie d’une économie « collaborative ».

Uber et assimilés sont-ils vraiment l’avènement du « post-capitalisme » ? La relation entre travail et capital a connu de multiples formes depuis l’apparition du capitalisme. C’est faire un contresens historique que de croire à une forme salariale immuable qui suffirait à elle seule à distinguer le capitalisme d’autres formes d’organisations socio-économiques.

Mutations

Le capitalisme se définit par la prédominance de deux rapports sociaux fondamentaux : le rapport marchand, qui implique de produire pour vendre et ainsi subvenir à ses besoins ; le rapport salarial, qui implique une appropriation par le capital de la valeur produite par les travailleurs en utilisant les outils de production, et un lien de subordination entre le producteur et le propriétaire des moyens de production, c’est-à-dire du capital.

Si ces deux rapports sociaux se retrouvent dans tous les types de capitalisme (c’est pour cela que, malgré leurs différences institutionnelles, ces différents systèmes sont des capitalismes et pas autre chose), ils ont connu de nombreuses mutations.

« L’ubérisation », si elle se généralise, sera peut-être l’une d’entre elles : mais elle ne fait disparaître ni le rapport marchand – elle l’approfondit même en transformant le moindre objet de la vie quotidienne (voiture, vélo, bout de canapé, etc.) en marchandise à exploiter – ni la relation de soumission du travail au capital. Comme le disait Fernand Braudel : « Le trait essentiel du capitalisme est en fait lié à l’extrême flexibilité de ses mécanismes de domination, à sa capacité d’être éminemment adaptable et donc non spécialisé. »

Le rêve socialiste, vraiment ? Il peut être utile de rappeler ce qu’est le projet socialiste : une socialisation des moyens de production, de leurs fruits et des risques de l’existence pour offrir une existence digne à toutes et tous. « L’ubérisation » ne permet en rien la socialisation des moyens de production et encore moins celle des fruits de la production. En outre, elle prive les travailleurs concernés de toute assurance maladie, vieillesse, etc.

C’est l’envers de l’exemption de sécurité sociale pour l’employeur de ces travailleurs « indépendants ». Or, ces cotisations sociales font la différence entre une vie au jour le jour et l’assurance d’un avenir. Si l’ubérisation devait devenir la forme normale de la relation capital-travail, « les nombreux irréductibles qui rêvent encore au matin du grand soir » pourront nourrir longtemps encore leur vieux rêve…

Acosta Alvaredo, Bruno Carballa-Smichowski, Alexis Jamet, Ludwig List, Nicolas Pinsard, Maria Roubtsova, Ana Sofia sont doctorant-e-s en économie à l’université Paris-13 ; Federico Bassi est docteur de l’université Paris-13 ; Louison Cahen-Fourot est post-doctorant à l’université d’économie de Vienne (Autriche).

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