Ukraine: et si tout n’était pas perdu?

Si la paix a encore une chance, c’est maintenant. Depuis quelques jours, les protagonistes du conflit ukrainien ont tous pris conscience de la gravité du moment et des choix qui doivent être faits. Plus personne en effet ne peut miser sur un statu quo plus ou moins durable dont il pourrait cyniquement se satisfaire. Si rien ne vient mettre un terme aux combats, tout indique que l’engrenage sera alors inévitable: offensive ­séparatiste, réarmement de l’Ukraine par les Etats-Unis suivi presque certainement d’un engagement accru de la Russie. Un cauchemar pour l’Ukraine tout entière et une guerre déclarée en Europe. Pire qu’une impasse, un coupe-gorge.

Sur le front économique et financier aussi, le compte à rebours est très avancé. L’Ukraine, déjà mal en point avant la guerre, est à quelques semaines d’une possible mise en faillite. Ses réserves ont quasiment disparu, sa monnaie s’effondre et toute son économie s’affaisse. On imagine sans peine les conséquences: la nécessité pour les Occidentaux d’octroyer des aides d’urgence avalées aussitôt par les dépenses militaires, des vagues de migration, vers l’Europe sans doute, mais aussi vers la Russie, qui n’a rien à gagner à voir sa voisine sombrer dans pareil naufrage.

L’urgence n’est donc pas feinte. Mais de quoi pourrait bien se composer un processus de paix? De ce qui filtre des discussions des derniers jours, on peut distinguer au moins quatre dimensions à une sortie progressive de la crise:
– Le volet militaire: face à des forces ukrainiennes sous-dotées, fragilisées par les désertions et divisées entre armée régulière et milices partisanes, les séparatistes sont momentanément en position de force. Leur avance des derniers jours peut leur faire espérer quelques gains importants, dont des liaisons ferroviaires, des centrales électriques ou des réservoirs d’eau. L’abandon de ces positions favorables et un retrait bilatéral de quelques dizaines de kilomètres pour établir une zone démilitarisée placeraient Donetsk et Lougansk sous la menace d’une offensive surprise des forces gouvernementales. Cette concession implique donc des garanties solides, probablement sous la forme de contingents de forces d’interposition étrangères.
– Le volet économique: pour éviter une faillite formelle de l’Etat ukrainien, l’Europe, les Etats-Unis et les institutions financières internationales vont devoir remettre la main au porte-monnaie. La Russie, qu’un accord antérieur met en position de pouvoir exiger le remboursement anticipé d’une dette de 3 milliards, devrait renoncer à le réclamer, et garantir de son côté une poursuite des livraisons d’énergie au prix convenu. Et ce ne serait que le début.
– Le volet institutionnel: les vainqueurs de Maïdan actuellement au pouvoir ont refusé jusqu’ici de concéder une large autonomie aux régions russophones, et en particulier à celles aujourd’hui ravagées par la guerre. Elles craignent un démembrement à froid et la trop grande influence russe sur certaines régions. De son côté la Russie, bien plus qu’une supposée annexion, semble viser une formule inspirée de l’expérience bosniaque, soit un Etat formellement uni où les différentes communautés disposent toutes d’un pouvoir de blocage. Cette perspective est inacceptable pour Kiev. Mais, à mi-chemin, une formule fédérale, garantissant à chacun l’usage d’une autonomie et préservant la diversité linguistique, paraît une voie praticable vers une réconciliation progressive. Une partie importante des Ukrainiens ne se reconnaît pas aujourd’hui dans le pouvoir de Kiev, et les milliers de victimes civiles ne seront pas aisément oubliées. Seule une refonte constitutionnelle et une participation au pouvoir peuvent apporter une réponse à ces blessures.
– Le volet géopolitique: bon nombre de gouvernements européens se sont finalement convaincus qu’une «neutralisation» de l’Ukraine, interdisant sa participation à une alliance politico-militaire, est un compromis souhaitable. Restent pourtant deux obstacles: si la Russie se serait sans doute contentée, il y a un an, d’une déclaration de garantie internationale en ce sens, les volte-face perpétuelles des Occidentaux à ce sujet poussent Moscou à ne pas s’en satisfaire. Outre une telle garantie internationale, les Russes espèrent trouver un mécanisme interne à l’Ukraine qui rendrait pratiquement impossible un revirement surprise de sa part. Enfin et surtout, une déclaration de neutralité perpétuelle ne peut raisonnablement pas être dictée à l’Ukraine. C’est à elle, en dernier lieu, de choisir son destin. Mais des mécanismes originaux pourraient être imaginés qui répondent à la fois aux inquiétudes russes et au respect de la souveraineté ukrainienne. Imposer par exemple pour toute éventuelle adhésion de l’Ukraine à une alliance politico-militaire l’organisation d’un référendum et l’obtention d’une majorité favorable de 80% des voix. Dans les faits, cela reviendrait à exiger pour toute décision géopolitique d’importance un large consensus et l’approbation des principales communautés du pays, dont celle des russophones de l’est et du sud.

Trouver un équilibre acceptable entre ces différentes dimensions, définir des concessions mutuelles le rendant possible représente une tâche harassante qui dépasse forcément le cadre des discussions de Minsk. La seule ambition réaliste aujourd’hui consiste à entamer ce processus, à rétablir les premiers signes d’une confiance mutuelle actuellement entièrement disparue. Et à convaincre les parties engagées à ce conflit qu’un accord même très imparfait est infiniment préférable à la catastrophe qui menace.

Eric Hoesli, journaliste.

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