Ukraine, le scénario catastropheUkraine

Unanimement saluée pour ses progrès en matière de démocratisation (liberté d’expression, scrutins réguliers, émergence d’une société civile), l’Ukraine est en train de vivre, avec l’arrivée au pouvoir du nouvel élu, Viktor Ianoukovitch, l’évolution inverse. Le résultat de l’élection du 7 février dernier a été précipitamment salué par Bruxelles et Washington, et le nouveau chef d’Etat a reçu les félicitations du monde entier.

Très vite pourtant, ce dernier commet de nombreuses entorses constitutionnelles et devance les exigences du Kremlin qui surenchérit chaque jour. L’accord signé avec Moscou pour que les navires de la Flotte de la mer Noire puissent mouiller en port de Sébastopol jusqu’en 2042, et non quitter en 2017 comme le notifiait l’accord précédent, met à Kiev le feu aux poudres. La question de la Crimée n’est en effet que la partie émergée d’un plan de mise sous tutelle «étrangère».

Que s’est-il passé en moins de trois mois? Retour sur un calendrier très serré aux allures de coup d’Etat constitutionnel.

Etape No 1

Malgré son passé (criminalité, oligarchie), les premiers pas du nouveau pouvoir laissent augurer d’une volonté de stabiliser la situation intérieure et de maintenir un juste équilibre entre l’Est et l’Ouest. Habilement, le premier voyage du président est pour Bruxelles, qui l’accueille avec bienveillance. Mais première surprise: le gouvernement rapidement mis en place ne correspond guère à la politique de réforme et anti-corruption annoncée. Sa composition ressemble à s’y méprendre à celle qui marqua en 2004 la fin de la présidence Koutchma déclenchant la Révolution orange: de retour, les personnes ayant participé aux fraudes, les oligarques deviennent ministres, de hauts responsables recherchés par la justice et réfugiés en Russie rentrent au pays.

D’ailleurs, une des premières décisions du nouveau pouvoir est de repousser sine die les élections locales – qui devaient avoir lieu à la fin de mai – et de se livrer à une manipulation au sein du parlement lui permettant de constituer une majorité (alliance du Parti des régions, du Parti communiste et du bloc dirigé par le président du parlement).

Etape No 2

Tandis que le premier ministre Azarov fait la navette entre Kiev et Moscou, négociant, entre autres, un accord sur la baisse du prix du gaz dont les attendus sont de plus en plus lourds, les limogeages tombent: tous les gouverneurs, tous les responsables des principales institutions non affiliés au Parti des régions ou au Parti communiste sont écartés; on assiste à une purge gigantesque où le critère d’appartenance politique prévaut sur tous les autres. Comme le résume le vice-premier ministre Boris Kolesnikov, lié à la démarche séparatiste de l’est du pays en 2004: «Notre tradition politique est ainsi: nous changeons le pouvoir partout, indépendamment du professionnalisme de tel ou tel, qu’il s’agisse d’un bureaucrate déjà en place ou de son remplaçant.»

Etape No 3

Sur le plan culturel aussi les changements sont rapides, brusques: les représentants du pouvoir communiquent désormais le plus souvent en russe. Le ministre de l’Education, Dmitri Tabachnik, un des principaux défenseurs de la langue russe en Ukraine, fait immédiatement supprimer les examens obligatoires d’ukrainien qui ont lieu dans quelques semaines. Le réalignement historique sur la vision russe de la Seconde Guerre mondiale est imposé sous la forme d’une «leçon commune» qui devra avoir lieu le 9 mai, jour de la victoire à l’Est de l’Europe.

D’ailleurs des troupes russes défileront ce jour-là dans le centre de la capitale kiévienne, tandis que des troupes ukrainiennes feront de même sur la place Rouge à Moscou.

Les zèles se réveillent: la Maison de l’Ukraine, au centre de Kiev, propose ses locaux pour une exposition consacrée à Lénine pour le 140e anniversaire du chef de la Révolution.

Les archives du SBU, les Services de sécurité, qui faisaient l’objet d’un travail systématique durant les dernières années, sont fermées.

Les premières restrictions à la liberté d’expression commencent à se faire sentir: reprise en main de la télévision, pression sur les journalistes.

Etape No 4

Moscou accélère le pas en la personne du président Medvedev, qui avance son voyage pour se rendre à Kharkov le 21 avril où il signe des accords permettant de baisser le prix du gaz (230 au lieu de 330 dollars les 1000 m3) en échange de la prorogation du bail russe à Sébastopol jusqu’en 2042.

Un échange de bons procédés? Cette «ristourne» favorise les oligarchies de l’Est, dont les industries sont dévoreuses d’énergie. Qui plus est, Dmitri Medvedev précise que la réduction du prix du gaz est considérée comme une partie du loyer de la base militaire de Sébastopol. «En échange du Pacte de la Flotte, une occupation énergétique?» s’interroge l’hebdomadaire Zerkalo Nedeli, qui publie le fac-similé des documents préliminaires à l’accord.

La veille de la ratification du «contrat» par le parlement ukrainien, Vladimir Poutine débarque à Kiev à la nuit tombante et surenchérit: la baisse du prix du gaz sera également liée à la participation de la Russie dans l’industrie militaire, nucléaire et aéronautique.

L’accord est ratifié le lendemain par le parlement: le quota de députés présents dans l’assemblée ne le permettait pas, mais des fumigènes envahissent la salle, la plongeant dans une forme d’obscurité rendant impossible un décompte normal des voix. A l’extérieur, des milliers de personnes s’insurgent contre ce dépeçage de l’Etat. A l’intérieur, les députés se battent, physiquement. Reprenant le vocabulaire qui lui est cher, le premier ministre Poutine traite cette opposition de «hooligans».

Mais ce n’est qu’une mise en bouche: le nouveau ministre ukrainien des Affaires étrangères précise que le plus important sera signé avec le retour du président Medvedev à Kiev, le 17 mai prochain; «plus d’une dizaine d’accords» seront alors ratifiés.

Les suivantes?

On pourrait continuer à multiplier les faits qui ne laissent guère d’illusions sur les pas suivants. Pour expliquer ce qui est en train de se passer, les commentateurs invoquent la variante biélorusse qui permit à Alexandre Loukachenko de s’emparer «légalement» du pouvoir, voire l’ascension de Hitler dans les années 1930.

On peut noter aussi que ce scénario ressemble à s’y méprendre à celui de 2004, hautement défendu par le Kremlin, et qui fut stoppé par la Révolution orange.

Par ailleurs, la course en Ukraine entre le président russe Medvedev et son premier ministre Poutine semble confirmer une bataille pour le leadership en Russie dont le grand voisin ferait les frais. Au rayon des comparaisons, de nombreux analystes notent également que – toutes proportions militaires gardées – ce qui se passe en Ukraine en ce moment ressemble à ce qui se passa en Géorgie durant l’été 2008: une mise au pas et, en plus, avec consentement mutuel.

Annie Daubenton, essayiste et ancienne correspondante à Kiev.