Ukraine : vers une troisième Europe ?

Comme tous les slavistes français, j’étais sans le savoir « impérialiste », c’est-à-dire que je ne me rendais pas compte de l’importance de la culture et de la langue ukrainiennes. La Sorbonne nous proposait le polonais, le serbo-croate, le tchèque, le bulgare. L’ukrainien ne faisait pas partie du choix.

J’appris l’existence de l’église Saint-Volodimir-le-Grand du boulevard Saint-Germain à Paris, foyer de culture ukrainienne, en parlant avec mon maître Pierre Pascal (1890-1983), qui s’y rendait parfois. Aujourd’hui je m’efforce de rattraper mon retard…

A l’évidence il nous manque en français une histoire moderne et responsable de l’Ukraine, de sa culture, une anthologie de sa poésie. C’est une des raisons de la difficulté à comprendre la situation actuelle.

RÉUNIE PAR L’ACCORD ENTRE STALINE ET HITLER

L’Ukraine (les « confins », selon les principaux historiens, mais certains y voient « la beauté ») fut réunie politiquement par l’accord entre Staline et Hitler, qui enlevait la Galicie à la Pologne, laquelle l’avait récupérée après la chute de l’empire des Habsbourg en 1918 (et après cent cinquante ans d’absence de la carte d’Europe).

La victoire de 1945 fixa définitivement ces frontières, avec provinces orientales qui étaient russes depuis le XVIIe siècle (mais où s’étaient néanmoins trouvés des foyers historiques de nationalisme ukrainien du XIXe siècle), et à l’est Galicie, Subcarpathie – très proche de la Hongrie –, Bucovine du Nord, qui sortait de la Roumanie du maréchal Antonescu , Bessarabie du Sud, reprise à la Roumanie.

La Crimée ne fut rattachée qu’en 1954, sur un « caprice » de Nikita Khrouchtchev, pour récompenser son collègue ukrainien dans la lutte pour la déstalinisation (l’occasion était le 300e anniversaire du rattachement de l’Ukraine à la Russie). Elle comporte un lieu autre, émotionnel, du patriotisme russe : Sébastopol, symbole moins de la défaite subie que d’une résistance héroïque au siège des alliés franco-anglo-turcs en 1855. Une résistance célébrée par un écrivain débutant dans ses Récits de Sébastopol, Léon Tolstoï (Payot, 2005).

A la chute de l’Union soviétique, l’Ukraine se détache de la Russie et de son empire. Ce jeune et antique pays rassemblait jusqu’au 18 mars sa part d’Europe centrale, son cœur ancestral – la rive gauche du Dniepr et Kiev, terre de la République cosaque, la Sitch, peinte par Gogol dans Taras Boulba (Folio, 1991), les provinces de l’Est et la Crimée.

Longtemps l’Ukraine a vécu dans deux empires, dans deux mondes, tâchant de s’unifier par la culture. La langue ? Gogol et Chevtchenko en ont discuté dans leur correspondance ; le premier choisit le russe, le second l’ukrainien. Tous deux étaient ukrainiens.

DOUBLE CULTURE ET BILINGUISME

Tarass Chevtchenko était un serf, il fut racheté et libéré grâce à la vente aux enchères, en 1838, à Saint-Pétersbourg, d’un tableau de Karl Brioulov (1799-1852). Devenu poète, Chevtchenko créa le grand poème national ukrainien Kobzar.

En 1847 il fut arrêté avec d’autres membres de la société secrète Fraternité de Cyrille et Méthode. Nicolas Ier l’envoya servir outre-Oural comme simple soldat avec interdiction d’écrire, de dessiner ou de peindre.

L’Ukraine a une double culture, elle jouit d’un bilinguisme, qui fait d’elle une nation particulièrement « européenne ». Bien entendu, la récente décision de la Rada d’abolir le russe comme langue officielle était une erreur stupide, elle vient d’être corrigée par le premier ministre temporaire, Arseni Iatseniouk, dans un beau discours en russe à ses compatriotes de l’Est et du Sud.

J’ajoute que, dans l’Ukraine indépendante que je connais, je n’ai jamais vu qu’on ne pût pas s’exprimer ou publier en russe. A l’école, en Ukraine, on étudie Gogol en partie dans l’original russe, en partie en traduction ukrainienne. Selon Miroslav Popovitch, auteur d’une remarquable Histoire de la culture ukrainienne, les nouvelles ukrainiennes de Gogol perdent en traduction ukrainienne de leur charme bucolique… C’est dire les paradoxes de cette richesse linguistique de l’Ukraine.

Les deux peuples, les deux cultures sont distincts et complémentaires. Et doivent se partager l’héritage de la brillante monarchie médiévale de la « Rouss » , avec Kiev comme capitale, la cathédrale Sainte-Sophie, le monastère des Grottes, berceaux de la culture et de la religion des Slaves de l’Est.

Aux Russes qui se plaignent que le berceau de la « Rouss » est aujourd’hui en Ukraine, on peut rappeler que celui de Charlemagne, célébré comme fondateur de la France dans nos manuels, est en Allemagne, à Aix-la-Chapelle…

ÉTABLIR UNE SORTE DE FILIATION

Les deux récits historiques sont évidemment réécrits en fonction de mythes nationaux, dont la finalité est avant tout d’établir une sorte de filiation continue, et imaginaire. La Moscovie, par exemple, n’est pas l’héritière évidente, ni la seule, de Kiev.

Cela a-t-il encore une importance aujourd’hui ? En un sens oui, surtout que d’autres différentiels de mémoire s’interposent cette fois-ci entre les Ukrainiens eux-mêmes : à l’Ouest on vénère Stepan Bandera, un nationaliste qui lutta brutalement contre la Pologne, mais aussi les Soviétiques, négocia avec les Allemands mais fut détenu par eux car son programme comportait l’indépendance de l’Ukraine – Hitler n’en voulait pas, au moins jusqu’en 1944, où Bandera fut libéré.

Son site en ukrainien est très visité, il est vraiment vénéré comme un père de l’indépendance, alors que l’Est le considère comme un allié des fascistes.

La Jeune Garde, de l’écrivain soviétique Fadéev (éditions du Progrès, 1976), fut longtemps un livre mythique, chantant la résistance de la jeunesse soviétique sous l’occupation allemande en Ukraine (de l’Est). Puis survint une polémique sur l’authenticité des faits de bravoure des dix héros du livre. Encore un point de discorde.

Mais les peuples évoluent, comme les hommes. Adam Michnik écrivait, il y a vingt ans, que les Polonais avaient fait leur mea culpa vis-à-vis des Ukrainiens, que c’était au tour des Ukrainiens d’en faire autant pour la brutalité de leur Armée insurrectionnelle ukrainienne (l’UPA) levée par l’anarchiste ukrainien Nestor Makhno, en 1918. Cela n’empêcha pas la Pologne d’être la première à reconnaître l’Ukraine.

L’Ukraine par l’Ouest est le pays des Houtzouls, Les Chevaux de feu, de Paradjanov (1965). La capitale de la Bucovine du Nord, Czernowitz, dite « petite Vienne », vient d’ériger une statue au dernier Habsbourg, le bon François-Joseph : quel retournement de la mémoire !

ÉVITER UNE GUERRE ENTRE DEUX PEUPLES FRÈRES

Par l’Est, où la vaste steppe prédomine, où passèrent tant d’envahisseurs jadis, où la statue de Lénine est encore présente à Kharkiv (mais abattue à Dnipropetrovsk et Louhansk), on est encore partiellement dans le berceau industriel de l’URSS, mais n’oublions pas que les mineurs du Donbass ont été les premiers à demander l’indépendance.

Iouri Androukhovitch, écrivain de l’Ouest, chante les Carpates ukrainiens, Serhiy Dajan, à l’autre bout, décrit le chaos de l’Est industriel en décrépitude économique. Mais tous deux écrivent en ukrainien, et font bien partie d’une même génération, et d’une même Ukraine.

L’Ukraine nouvelle devrait nous aider à bâtir un jour une troisième Europe, après la première des pères fondateurs, née de la catastrophe de 1939-1945 ; après la deuxième, celle de la chute du Mur et l’intégration des anciennes démocraties populaires, plus les Républiques baltes.

Cette troisième Europe ne pourra pas, dans l’avenir long, n’être qu’une extension des deux premières. Un jour ou l’autre ce sera aussi celle de la Russie. L’accord d’Association de l’Europe avec l’Ukraine aurait dû être négocié bien plus tôt (vingt-quatre ans ont été perdus), et la Russie aurait dû être invitée à définir, elle aussi, cette troisième Europe. Cet horizon semble bouché ; il faudra pourtant le garder en tête. Espérons pour l’instant qu’on évitera tant une guerre entre deux peuples frères (l’impensable !) qu’une dissension violente entre deux Ukraine.

L’Ukraine va peut-être gagner dans cette épreuve son unité spirituelle, et la réconciliation avec la Russie reste inscrite dans les millions de liens entre les familles, dans les 2 millions d’Ukrainiens qui vont travailler en Russie, dans tout l’héritage commun.

UN MASSACRE A EU LIEU

Reste qu’un massacre a eu lieu, qu’une jeunesse ukrainienne gardera peut-être longue rancune. Que l’opinion russe suit dans l’ensemble son président. Un référendum des Criméens n’avait en soi rien de scandaleux, mais il aurait absolument fallu que ce fût après une longue délibération publique et avec l’accord de Kiev.

Sans compter que les Tatares de l’antique Tauride ont aussi leur mot à dire, plus que la simple addition de leurs voix dans un scrutin, puisqu’ils sont les plus anciens occupants, qu’ils ont subi la déportation massive en 1944, et que leur retour (celui des survivants) n’a eu lieu qu’en 1988.

N’oublions pas la Russie de Sakharov et du général Grigorenko qui militait courageusement pour leur retour. « Pour votre liberté et pour la nôtre ! », disaient les révoltés polonais à leurs amis russes après la répression de 1830. Formule qu’on peut imaginer reprendre mais avec précaution.

L’actuelle Russie semble tourner le dos à la « maison commune » Europe, et les « sanctions » élargiront sans doute l’écart. Faudra-t-il attendre une nouvelle perestroïka ? Est-ce angélisme qu’imaginer une Ukraine libre et à nouveau prospère jouant plus tard un rôle d’accoucheuse de cette « troisième Europe » ?

Par Georges Nivat, Historien, enseigne à l’université de Genève)

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