Un embargo pour sortir du chaos libyen

Le 13 juillet 2011, dans un Rebonds qui expliquait le risque de scission de la Libye, et la nécessité de négocier avec le clan Kadhafi, nous écrivions ceci : «L’hypothèse d’un enlisement, et d’une scission de fait, du pays pour une période assez longue doit être sérieusement considérée. D’où l’urgence d’une solution négociée impliquant aussi Kadhafi sur les bases de solutions que les Libyens doivent eux-mêmes définir de façon indépendanteL’hypothèse d’une négociation paraissait, à l’époque, iconoclaste tant l’emportait l’enthousiasme naïf pour un projet démocratique en Libye, où la chute du tyran paraissait l’objectif principal à atteindre. Il était déjà clair, pourtant, que la structure politique de la Libye, l’importance des rivalités locales et tribales conduiraient à une grande fragmentation revêtant de surcroît un caractère violent, en raison de la diffusion des armes dans l’ensemble de la société libyenne.

Presque quatre ans plus tard, il apparaît non seulement que l’intervention armée menée en 2011, au nom de la morale conduisit à la situation la plus immorale qui soit, mais il est évident que le but poursuivi – la démocratie – n’a pas été atteint et que, de plus, l’action armée a créé les conditions d’un chaos total qui se répercute sur la sécurité dans le Sahel, jusqu’en Europe et ce, de manière durable.

Le bombardement opéré de manière solitaire par l’Egypte sur le sol libyen le 16 février présente un pas supplémentaire dans un engrenage inquiétant. Il est évident que les deux puissances régionales voisines de la Libye : l’Egypte et l’Algérie ne pourraient rester longtemps indifférentes au chaos libyen. Il y va de leur sécurité mais aussi des fabuleuses ressources pétrolières disponibles à leur frontière. Certes, le pouvoir égyptien du maréchal Al-Sissi entend d’abord consolider sa légitimité interne par une action extérieure réaffirmant pour l’Egypte son statut de puissance régionale. Mais le bombardement égyptien sur le sol libyen, en dehors de tout cadre légal international, non seulement banalise les actions armées d’un Etat sur un autre et crée aussi un nouveau précédent dans l’intervention de l’Egypte en Libye. Faute de protestation internationale contre cette intervention (qui protesterait devant l’émotion produite par l’assassinat de citoyens égyptiens ?), l’Egypte se trouve légitimée à intervenir sur la base de son initiative, sur le territoire libyen et ce, en dehors de décisions, de résolutions, collectives où de mandats de l’ONU ou de la Ligue arabe par exemple. Pourquoi l’Algérie ne pourrait-elle pas faire de même, mais avec des intérêts qui seraient contradictoires ? Ce qui se joue, c’est donc une fragmentation de la communauté internationale concernant le conflit libyen et la banalisation de la guerre irrégulière, punitive ou préventive, risquant de venir nourrir des dissensions internes et rendant impossible toute réconciliation interne du fait de l’instrumentalisation par des Etats extérieurs, notamment régionaux, d’acteurs internes à la Libye.

Le chaos est tel que l’hypothèse d’une nouvelle intervention armée internationale en Libye commence à refaire surface. Pourtant, tous les exemples historiques, et pas seulement les plus récents en Irak, en Syrie, en Afghanistan indiquent que ce type d’intervention n’est d’aucune utilité même avec des moyens considérables sur une longue durée. C’est d’ailleurs ce que savent pertinemment les jihadistes qui tirent les «bonnes» conclusions de la situation en Irak et en Afghanistan. Là où Al-Qaeda avait échoué, l’Etat islamique réussit. C’est-à-dire à s’implanter sur un large territoire, à la faveur d’une intervention armée qui a détruit les structures politiques et administratives construites depuis l’indépendance de ces pays. On comprend ainsi les provocations des jihadistes ciblant tout particulièrement les chrétiens et l’Europe afin d’inciter à une intervention armée de la communauté internationale.

La seule option (même si cela paraît difficile) n’est pas d’intervenir une nouvelle fois, ce qui ajouterait au chaos. Mais au contraire, restaurer les conditions d’un dialogue interne entre les forces politiques en Libye. Et le premier pas pour cela est d’unifier les positions de l’ensemble de la communauté internationale dans une vision commune de l’avenir en Libye.

La communauté internationale a pour cela une arme décisive et redoutable, bien plus puissante qu’aucune armée : l’achat de pétrole. C’est en effet l’une des seules ressources du pays, objet de toutes les convoitises qui permet aux différentes factions de créer des alliances plus où moins durables. Si les achats de pétrole libyen étaient suspendus grâce à un embargo mondial le temps qu’une solution négociée en interne soit trouvée, cela contraindrait les différentes parties à s’asseoir autour d’une table et à trouver une solution d’ensemble. Cela paraît d’autant plus nécessaire que la structure tribale libyenne est paradoxalement assez peu perméable à l’idéologie salafiste qui motive les jihadistes. La Libye s’est construite historiquement dans de larges alliances permettant des compromis politiques assurant dans la période récente la redistribution de la rente pétrolière et l’emploi de population immigrée (notamment des Egyptiens) pour la production de biens et de services. C’est dire qu’un embargo temporaire sur le pétrole aurait infiniment plus de conséquences qu’une nouvelle intervention armée de la communauté internationale.

Il faut, certes, un certain courage pour imposer un tel embargo, et il est certain que de nombreux pays, par paresse ou par sous-estimation des dangers du désordre actuel, préféreraient soutenir telle ou telle faction libyenne. Cela remettrait en cause les stratégies de multinationales cherchant à préserver leurs intérêts. Mais le chaos est si considérable qu’il dépasse les frontières de la Libye, les frontières du Sahel, les frontières de l’Afrique. C’est à présent de notre sécurité collective dont il s’agit.

Jean-Yves Moisseron, chercheur à l’Institut de recherche pour le développement, professeur à l’Ipag Business School.

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