Un « grand bargain » entre Téhéran et Washington est nécessaire

Image fournie par l’AIEA de centrifugeuses sur le site nucléaire de Natanz, le 4 novembre 2019. Atomic Energy Organization of Iran/archives AFP
Image fournie par l’AIEA de centrifugeuses sur le site nucléaire de Natanz, le 4 novembre 2019. Atomic Energy Organization of Iran/archives AFP

On peut soutenir qu’en dépit de tous ses errements, le président Trump n’a pas commis, sur le plan international, d’erreurs stratégiques équivalentes à celles de George Bush envahissant l’Irak ou Barak Obama renonçant à faire respecter ses lignes rouges en Syrie. La question se pose cependant pour sa gestion du dossier iranien : en mettant à mal l’accord nucléaire de 1995 (dit JCPOA), Trump a peut-être opéré un fait accompli irréversible, dont l’une des conséquences serait de projeter un pays essentiel pour les équilibres au Proche-Orient – l’Iran – dans l’orbite de la Chine.

Quoi qu’il en soit, à la suite de l’élection présidentielle américaine, la question iranienne est désormais entrée dans une phase nouvelle.

Politique de la terre brûlée

Dans l’immédiat, Donald Trump et son secrétaire d’État, Mike Pompeo, entendent bien pratiquer avant leur retrait la politique de la terre brûlée. Il s’agit pour eux d’adresser un message à leur base – celui d’une fidélité absolue à leur stratégie de « pressions maximales » contre l’Iran et plus généralement à leur promesse de « ramener les “boys” à la maison ». Un autre objectif pour eux est de rendre encore plus difficile la tâche de leurs successeurs démocrates. Il n’est pas exclu également qu’ils soient soumis à des pressions de certains alliés régionaux comme Israël et l’Arabie saoudite : c’est une des interprétations possibles de l’assassinat à Téhéran du « scientifique » Mohsen Fakhrizadeh.

Des actions de ce type pousseront-elles les Iraniens à des ripostes entraînant à leur tour des attaques américaines ? Les dirigeants de la République islamique ne manquent pas de sang-froid et Donald Trump n’est pas connu pour son instinct belliqueux. Le président sortant sait d’ailleurs que son opinion publique et même sa base ne le suivraient pas dans une opération militaire. Une erreur de calcul peut cependant plus que jamais se produire dans les prochaines semaines.

Sur d’autres terrains, la Maison-Blanche est passée à l’action : d’une part, réduction anticipée des troupes stationnées en Afghanistan et en Irak, avec un étiage s’établissant dans l’un et l’autre pays à 2 500 hommes ; d’autre part, édiction de nouvelles sanctions sur des responsables ou des secteurs d’activité de l’Iran et sans doute des alliés de la République islamique (les houthis au Yémen et le Hezbollah au Liban). Les mesures déjà prises devraient être suivies d’autres dans les prochaines semaines. Dans les deux domaines, les décisions ultimes de l’administration Trump sont destinées à fonctionner comme autant de pièges pour l’administration Biden.

Ainsi, la réduction des effectifs en Afghanistan et en Irak prendra effet dans les jours précédant l’inauguration de la nouvelle administration. Les troupes restantes se trouveront en état de vulnérabilité aggravée. Elles pourraient dans les deux cas faire l’objet d’attaques meurtrières – en Irak, des milices iraniennes tirent déjà des missiles de manière routinière sur les bases américaines. Si le sang de soldats américains coule ou d’ailleurs si les nouveaux dirigeants américains veulent se prémunir contre un tel risque, l’administration démocrate se trouvera devant un dilemme : soit renvoyer des troupes supplémentaires, ce qui est contraire aux engagements de campagne de M. Biden et à l’humeur de l’opinion américaine ; soit procéder au retrait total, ce qui ne manquerait pas d’affaiblir encore davantage la main de Washington dans un règlement en Afghanistan ou dans le jeu d’influences à Bagdad.

S’agissant des sanctions, le dilemme serait d’un ordre similaire, surtout pour les sanctions non liées au dossier nucléaire, mais prises au titre des droits de l’homme ou de la lutte contre le terrorisme. Ou bien la nouvelle administration les annule, ce qui sera techniquement difficile et politiquement coûteux au Congrès (hostile à l’Iran de manière bipartisane). Ou bien elle les laisse en place, ce qui rend encore plus difficile une tentative de renouer avec Téhéran.

Contraintes

On sait qu’une fois M. Biden installé à la Maison-Blanche, le processus de mise en place d’une nouvelle administration prendra beaucoup de temps. Les délais habituels risquent d’être encore plus longs cette fois du fait de la polarisation au Congrès et du chaos bureaucratique que laisse derrière elle l’administration

Trump. Il est vraisemblable cependant que des décisions sur l’Iran feront partie des premiers « signaux forts » qu’adressera le nouveau gouvernement américain sur le plan international, au même titre que le retour de l’Amérique dans l’Organisation mondiale de la santé ou dans l’Accord de Paris sur le climat. De nombreux spécialistes du dossier, ayant œuvré au JCPOA sous Obama, entourent le président élu. Sur le papier d’ailleurs, la réintégration des Américains dans l’accord nucléaire apparaît simple : il appartient aux États-Unis de lever les sanctions édictées sous Trump et aux Iraniens de revenir à une application stricte de leurs obligations, dont ils se sont affranchis depuis plus d’un an. C’est la formule dite « compliance for compliance ». Dans la réalité, la manœuvre risque au contraire de se heurter à un certain nombre de difficultés. Par exemple, les Américains ne peuvent pas faire mouvement s’ils n’ont pas la garantie que les Iraniens entendent bien réduire leur stock d’uranium enrichi, démolir à nouveau leurs centrifugeuses excédentaires, etc. De surcroît, comment prendre en compte certains progrès irréversibles accomplis par les Iraniens, en matière de recherche et développement par exemple ? Quel effet aura la levée ou dans un premier temps l’atténuation des sanctions dans la mesure où il sera très difficile de persuader les grandes entreprises occidentales, échaudées par les zigzags américains, de se réengager ? Et, de ce fait, comment les Iraniens ne pourraient-ils craindre de ne jamais obtenir en réalité les avantages économiques d’un « deal » avec l’Amérique ? En revenant sur les avancées de leur programme nucléaire, ne prendraient-ils pas le risque de renoncer à la proie pour l’ombre ? Toutes ces questions supposent, pour être traitées, une ingénierie diplomatique de haut calibre. Les réponses passent sans doute par une entente sur le « séquençage » des mesures qui seraient prises de part et d’autre, travail qui peut être fait au sein de la commission du JCPOA. Un signe encourageant est qu’après avoir paru traîner les pieds (multipliant les conditions à l’idée de « compliance for compliance »), des experts à titre personnel puis le ministre des Affaires étrangères, Javad Zarif, à titre officiel, ont indiqué que l’Iran saurait se mettre en conformité si les Américains le faisaient de leur côté. Toutefois, c’est sur ce premier point que l’aide des autres signataires de l’accord – les Chinois et les Russes, mais surtout les Français, les Allemands et les Britanniques (« E3 ») – peut être déterminante. Il est troublant de constater que les « E3 » – qui ont réagi en ordre dispersé à l’assassinat de Fakhrizadeh– paraissent à ce stade peu engagés. Le volet économique de l’accord demandera également un effort collectif de grande ampleur. C’est le second point sur lequel l’Europe en particulier devra jouer un rôle important : on ne peut en effet obliger les entreprises à réinvestir le marché iranien, mais on peut, en matière de crédit ou de soutien à certaines transactions, aller dans le sens des besoins iraniens. C’est d’ailleurs ce que les Européens avaient commencé à faire avec le mécanisme Instex. Du côté américain, il faudra se décider à autoriser les Iraniens à procéder à des opérations en dollars – ce qui soulève un autre problème, celui du respect des dispositions du Groupe d’action financière (GAFI) par les autorités de Téhéran.

Reste l’environnement politique du retour éventuel des États-Unis dans le dossier iranien, dont il faut reconnaître le caractère particulièrement contraignant. À Téhéran, tout est suspendu aux décision du guide suprême. Une nouvelle élection présidentielle aura lieu en juin. Elle amènera à la tête de l’État un gouvernement dit « conservateur » (l’actuelle administration de M. Rohani étant réputée « réformiste »). On peut craindre que le guide n’autorise pas l’administration actuelle, familière des équipes d’Obama, à négocier ou que l’administration d’après-juin remette en cause ce qui aurait été obtenu. Ultimement, y aura-t-il autour du guide des personnalités en qui il a confiance (donc par hypothèse des « hardliners »), qui plaideront qu’en vertu de l’état de l’économie du pays, il serait irresponsable de ne pas chercher un ballon d’oxygène du côté occidental ? Que seul lui-même peut accomplir ce choix historique ? Que les promesses de coopération avec la Chine, à supposer qu’elles ne soient pas illusoires, ne se réaliseront qu’à long terme et peuvent se révéler plus dangereuses pour l’indépendance de la République islamique qu’un nouvel arrangement avec les Occidentaux ?

Un autre facteur de complexité tient à l’approche américaine. Les États-Unis ont tiré de l’expérience du JCPOA la conclusion qu’un accord avec l’Iran sur le nucléaire ne suffit pas. Comme l’avait d’ailleurs proposé le président Macron, l’administration démocrate voudra compléter le JCPOA par un volet régional et un accord sur l’après-JCPOA (prolongeant le gel des activités nucléaires iraniennes). M. Biden a apparemment compris qu’il faut là aussi procéder par étapes : d’abord ressusciter le JCPOA et ensuite aborder les autres questions. Cependant, les Iraniens savent que s’ils acceptent la première étape, celle du JCPOA, ils se trouveront confrontés à des demandes sur les autres sujets, dont la question de leur programme de missiles balistiques, qu’ils considèrent comme non négociable.

Par ailleurs, une autre leçon tirée par les démocrates est la nécessité de prendre à bord les alliés régionaux de l’Amérique, dont Israël et l’Arabie saoudite. Ces pays sont sur le fond hostiles au retour des États-Unis dans l’accord nucléaire. Ils risquent de se montrer peu coopératifs pour des négociations plus larges, dont au moins les États du Golfe ne pourront être écartés lorsqu’il s’agira d’aborder la dimension régionale. De manière d’ailleurs très pratique, plus il y aura de parties autour de la table et plus la liste des sujets à traiter s’allongera, plus il sera difficile de parvenir à un accord.

Quelle réponse optimale ?

Il serait utile qu’entre les Iraniens et des interlocuteurs étrangers compétents, peut-être d’abord dans des circuits non officiels, s’engage rapidement une discussion de fond sur l’ensemble de ces problèmes, prenant en compte toutes leurs dimensions. Il faut bien comprendre par exemple qu’un accord trop limité ne bénéficiera pas d’une base politique, ni même juridique (endossement par le Sénat), à Washington. C’était là, rétrospectivement, la faiblesse principale du JCPOA, condamné par les républicains et seulement faiblement soutenu par les démocrates.

Dans le même ordre d’idées, il est évident que du côté iranien la dimension économique, si importante soit-elle, n’est qu’une dimension parmi d’autres. On a pu penser à un moment donné qu’au moins pour le courant « modéré », l’enjeu du

JCPOA était aussi, à Téhéran, la « normalisation » des relations du pays avec l’extérieur. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Et qu’en est-il de la situation stratégique de l’Iran, après notamment la normalisation entre certains pays arabes et Israël, illustrée encore récemment par le voyage du Premier ministre israélien en Arabie saoudite ? De Téhéran, la perception n’est-elle pas que, potentiellement au moins, les moyens d’agression (avions et autres) de l’État hébreu se sont dangereusement rapprochés du territoire iranien ? Quelle est la réponse optimale à cette nouvelle menace ? Est-ce d’exploiter le retrait programmé des forces américaines d’Afghanistan et d’Irak ? Mais la « stratégie de la tension » n’est-elle pas le plus sûr moyen justement de convaincre les États-Unis de ne pas abandonner la région ?

On ne donne ici qu’un aperçu de ce que nous avons appelé « l’environnement politique » (mais aussi stratégique) d’une relance possible des négociations avec l’Iran. Ce qui frappe, c’est l’extraordinaire complexité des problèmes soulevés. Il est à craindre que la future administration américaine, une fois les premiers gestes accomplis, n’aura pas la détermination ou la liberté d’esprit (ayant tant de défis, d’abord internes, à relever) de les traiter sur la durée. Pourtant, on serait tenté d’offrir cette conclusion : face justement à l’immense complexité du dossier iranien, plus que jamais clef pour la paix au Proche-Orient et donc de la possibilité pour les Américains de se désengager, c’est un « grand bargain » avec l’Iran que les États-Unis devraient viser ; tout en commençant par un simple retour au statu quo sur le nucléaire, ils auraient intérêt à afficher dès le départ cette intention.

Un accord global avec Washington n’est-il pas aussi finalement ce qui peut permettre à la République islamique, non seulement de retrouver sa souveraineté économique, mais aussi de valoriser ses gains régionaux tout en sortant d’une situation de confrontation permanente ?

Michel Duclos, Conseiller spécial à l’Institut Montaigne (Paris) et ancien ambassadeur de France en Syrie. Dernier ouvrage : « La longue nuit syrienne » (éditions de l’Observatoire, 2019).

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