Un ministre grec sans cravate ou sans-culotte ?

Les paroles du nouveau ministre grec des finances, Yanis Varoufakis, suscitent les passions. Lors de sa tournée européenne, il a proposé un nouveau plan pour tenter de résoudre l’épineuse question de la dette de son pays. L’une de ses propositions consiste à en transformer une partie en obligations perpétuelles, c’est-à-dire non remboursables.

Les créanciers ne reverraient plus leur capital, sauf à revendre leurs titres sur des marchés intermédiaires, mais ils seraient assurés de toucher chaque année leurs intérêts. De son côté, la Grèce ne serait plus obligée d’emprunter toujours plus pour rembourser ses premiers emprunts, ce qui metttrait un terme à la spirale d’endettement.

Le gouvernement disposerait aussi de plus de temps pour mener des réformes qui, menées dans l’urgence, peuvent s’avérer contre-productives. La mini-révolution politique née des urnes sera-t-elle suivie par une mini-révolution financière ?

Ce scénario ressemble étrangement aux suites d’une autre révolution, la nôtre, celle de 1789. Quittons un instant le néo-jacobin sans cravate Varoufakis pour nous intéresser à ceux que l’on appelait aussi les « sans-culottes », devenus maîtres du pays à partir de 1793. On le sait, l’ancienne monarchie française croulait sous les emprunts. Incapable de maîtriser sa dette, le roi Louis XVI convoqua les Etats généraux pour le 5 mai 1789. On connaît la suite.

Monnaie de singe

Que firent les révolutionnaires de l’énorme fardeau financier hérité de l’Ancien régime, et qui représentait près de 100 % du revenu national de l’époque ? La solution fut trouvée par Pierre-Joseph Cambon, député à la Convention et ancien négociant en draps : la dette fut « consacrée », c’est-à-dire gelée. Il avait promis de détruire « les calculs des spéculateurs accoutumés à s’enrichir du discrédit public », et il tint parole.

Les anciens titres d’emprunts furent abolis pour être remplacés par une inscription unique sur le « Grand livre de la dette publique » dans lequel était indiqué pour chaque créancier, non pas le montant du capital qu’il avait autrefois prêté, mais seulement l’intérêt annuel que l’Etat lui devait. De fait, son capital ne lui serait jamais remboursé. Quant aux intérêts, malgré les promesses du moment, ils ne furent pas réellement servis, car le gouvernement les payait avec une monnaie papier, l’assignat, créée en 1790 mais devenue au fil des mois une véritable monnaie de singe.

Sous le régime du Directoire (1795-1799), cette monnaie fut retirée et la Trésorerie fut contrainte de payer les intérêts avec des pièces d’or et d’argent. Mais le Directoire décida de diviser arbitrairement la somme due par trois : cet épisode est connu sous le nom de « banqueroute des deux tiers », qui raya d’un trait de plume près de 2 milliards de francs. Avec de telles coupes, on aurait pu s’attendre à un paiement des intérêts des intérêts rubis sur l’ongle, or il n’en fut rien, tant le gouvernement manquait alors de numéraire.

Emprunteur crédible

Il fallut attendre l’arrivée de Bonaparte au pouvoir, en 1799, pour que les rentiers reçoivent enfin leur pécule. Le premier consul institua même une rente perpétuelle unique, dite « la rente 5 % », par référence à son taux d’intérêt. Elle connut le succès, contribuant à l’essor économique français pendant plusieurs décennies. Même après la chute de Napoléon, tous les régimes crééront de la rente perpétuelle à des taux divers, jusqu’aux lendemains de la seconde guerre mondiale.

Après quelques douloureuses « péripéties », la solution initiée par Cambon en 1793 fut un succès. Avant d’offrir une plus large surface financière à la France, elle laissa au pays le temps de se réformer comme l’espéraient les Révolutionnaires. Ces réformes permirent ensuite à la France de redevenir un emprunteur crédible. Sans elles, la fameuse « rente » n’aurait été qu’un échec de plus.

Bonaparte créa une administration fiscale efficace et moderne, dont les principes ont été à peine modifiés depuis deux cents ans. Aujourd’hui, la Grèce doit mettre fin au désordre fiscal, comme l’a promis son nouveau premier ministre Alexis Tsipras. Ce serait une bonne nouvelle pour l’Europe s’il parvenait dans ce domaine à imiter la France consulaire.

La Grèce dispose d’une monnaie stable et solide

L’autre réforme initiée par Bonaparte qui conditionna le succès de la rente fut la création d’une monnaie stable et solide. En instituant le franc germinal, le premier consul mit un terme aux errements monétaires de la Révolution. L’assignat, monnaie de papier coexistait avec les louis d’or et les écus d’argent, conduisant le pays à la ruine. Déconsidéré, l’assignat révolutionnaire devint une chiffon de papier dont la valeur était proche de zéro.

L’hyperinflation qui s’ensuivit provoqua une crise écononomique d’une rare intensité. Aujourd’hui, la Grèce dispose déjà d’une monnaie stable et solide, la nôtre, l’euro. M. Tsipras et son parti, Syriza, ont été tentés de revenir à la drachme. Ils jurent aujourd’hui y avoir renoncé. Sage décision de notre point de vue.

Ceux qui prônent une sortie de l’euro pour la Grèce et souvent pour la France oublient toujours que la monnaie européeenne ne disparaîtrait pas de la même façon que, par exemple, l’ancien franc en 1960. Comme en 1789, cohabiteraient l’ancienne et la nouvelle monnaie. Notre épargne et nos dettes étant libellées en euros, qui accepterait sans crainte une conversion ?

Ceux qui s’y sont risqués sous la Révolution l’ont ensuite amèrement regretté. Aussi, souhaitons qu’après avoir déboutonné le col de leur chemise, les ministres grecs ne perdent pas la tête !

Pierre Branda,  historien, Fondation Napoléon,  auteur du Prix de la gloire. Napoléon et l’argent (Fayard, 2007).

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