Un permafrost politique ?

En période de guerre froide, les métaphores climatiques étaient courantes. On a ainsi parlé, à plusieurs reprises, de dégel entre l’Est et l’Ouest.

Et si le véritable dégel ne se produisait que maintenant, vingt-cinq ans après la fin de l’Empire soviétique ? Non pas une chaleur réconfortante, mais la fonte d’un permafrost libérant des éléments peu aimables, jadis ou naguère retenus par la glaciation des sols.

Ainsi en va-t-il des nationalismes. La glaciation stalinienne s’est abattue, après 1945, sur des pays qui avaient beaucoup à reprocher aux traités de paix qui avaient mis fin à la Grande Guerre – ainsi de la Hongrie, où le mot «Trianon» est encore aujourd’hui un slogan brûlant, un reproche intense, presque une insulte. Mais, dans ces nouvelles républiques «démocratiques», ou «socialistes», c’était désormais la solidarité «internationaliste» et «prolétarienne» qui était à l’ordre du jour. On avait jeté les nationalismes, présentés comme l’expression des égoïsmes bourgeois ou l’invention des marchands de canons, dans les poubelles de l’histoire – sans qu’aucune réflexion ne soit menée à leur sujet. Les écoles se bornaient à des condamnations dogmatiques et les monuments rappelaient incessamment leurs méfaits : nations et nationalismes étaient peu ou prou synonymes de «fascismes».

La libération des années 1989-1991 a conduit à une réévaluation de ce qui était condamné auparavant : la nation est revenue à l’ordre du jour avec la dissolution de l’internationalisme socialiste qui, de fait, avait largement été l’instrument du nationalisme russo-soviétique. Au fil des années, la montée en puissance des partis ethnopopulistes, comme en Hongrie, la force non démentie des mouvements nationaux conservateurs, comme en Pologne, ou encore la conversion des sociaux-démocrates au nationalisme le plus raide, comme en Slovaquie, montre bien ce qui remontait du permafrost stalino-soviétique : des arguments, des rêves et des rancœurs demeurés sinon intacts depuis 1919-1921, du moins peu frottés aux grands vents du monde et aux expériences historiques vécues à l’Ouest.

Il serait inapproprié de gloser sur «l’immaturité» de pays qui, aujourd’hui, voient ces mouvements s’épanouir, les frontières se fermer et, parfois, les foyers de réfugiés brûler. La France possède une extrême droite assez puissante pour qu’on ne plastronne pas : dans son cas comme dans celui des pays de l’Est, il y a bien une histoire à apprendre et à comprendre.

En France, ce fut le consensus résistantialiste, si bien étudié par Henry Rousso, qui a longtemps glacé les intelligences : si une simple poignée de traîtres avait collaboré avec les nazis, comme l’enseignaient à l’unisson gaullistes et communistes, le peuple français n’avait pas à trop réfléchir à son histoire. Celle de Vichy, depuis la fin du second septennat de François Mitterrand et le procès Papon étant mieux connue, c’est désormais l’histoire de la France coloniale qui reste peu interrogée dans l’espace public. Ce détour par notre pays – mais on pourrait prendre d’autres exemples à l’Ouest, comme l’Autriche – nous rend sans doute plus humbles, et plus attentifs à l’histoire des pays de l’Est, en dégel brutal (d’un point de vue politique, culturel, économique et social) depuis vingt-cinq ans.

Les territoires de l’ex-RDA se distinguent depuis des années par des réactions violentes à la présence immigrée : c’est en Saxe que Pegida manifeste, en Saxe-Anhalt que l’AFD [Alternative pour l’Allemagne, ndlr]caracole à près de 25 % des voix. Il y a bien des facteurs économiques et sociaux à cette peur des immigrés et des réfugiés, mais il ne faut pas oublier la mise sous cloche idéologique : la RDA a grandi avec l’idée, importée par les cadres communistes revenus de Moscou après 1945, que les élites allemandes étaient coupables de compromission avec le nazisme alors que le peuple allemand, lui, était peu ou prou immaculé.

Comment pouvait-il en être autrement dans l’Etat autoproclamé des «paysans et des travailleurs» ? Comme le nationalisme ailleurs, le nazisme fut l’objet d’une répudiation de principe, et d’un ciblage sociologique sur des élites qui, infiniment plus qu’à l’Ouest, payèrent le juste prix de la dénazification. Des dynamiques culturelles, des éléments intellectuels qui avaient pu contribuer au succès du nazisme dans le peuple allemand, il ne fut pas question à l’Est, pour une raison idéologique évidente. La RDA, du reste, s’enorgueillissait des coopérations scientifiques avec les «pays frères» d’Afrique, qui permettaient à des étudiants maghrébins et noirs de venir étudier dans la Suisse du Comecon – dans des quartiers bien isolés toutefois, et sans trop de contact avec la population locale.

Le réchauffement des sols gelés libère des spécimens anciens – mammouths entiers, aurochs… – qui font la joie des paléontologues. Ils intéresseront peut-être aussi les politologues.

Johann Chapoutot


Cette chronique est assurée par Laure Murat, Serge Gruzinski, Sophie Wahnich et Johann Chapoutot.

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