Un piège pour la gauche italienne

Par Dario Di Vico, éditorialiste, est vice-directeur du Corriere della Sera (LE MONDE, 05/04/06):

C’est au milieu de l’actuelle législature, vers 2003, que le divorce entre Silvio Berlusconi et les classes moyennes italiennes est devenu politiquement visible. Forza Italia avait su capter leurs voix, mais pas réaliser le projet de remplacer la défunte Démocratie chrétienne dont la spécialité avait si longtemps été de donner une représentation à leurs angoisses. La question a été beaucoup discutée de savoir s’il fallait attribuer cette désaffection à l’appauvrissement des employés, artisans et petits commerçants causé à la fois par le passage à l’euro et par une mauvaise redistribution des revenus. Il est probable que sont entrées en ligne de compte des dynamiques plus complexes, en particulier une perte de confiance dans l’avenir qui aurait transformé la vision du monde traditionnelle de la classe moyenne italienne. En parallèle, Silvio Berlusconi avait échoué dans sa tentative de rallier l’aile modérée du syndicalisme, et toute sa rhétorique sur l’encouragement fiscal à la création d’entreprises avait montré ses limites : au lieu des petits Bill Gates espérés, on avait vu se multiplier les sandwicheries.

Le changement d’humeur du pays a profité à l’opposition du centre gauche lors des élections intermédiaires. Sans doute la réorganisation des Démocrates de gauche (DS) et les couleurs retrouvées de la Marguerite (groupe de formations centristes) ont-elles joué un rôle, mais sûrement moins que l’échec de la politique sociale du gouvernement Berlusconi.

Une conduite sensée de la part de l’opposition aurait alors consisté à fidéliser ces nouveaux électeurs, qui avaient émis un vote de protestation, en leur fournissant des raisons positives de rester. Mais il en est allé autrement. Tout au long de l’actuelle campagne législative, les Italiens des couches moyennes, qui ont conservé leur mentalité d’épargnants, n’ont entendu de la part des leaders de la gauche ni une proposition détaillée, ni un slogan efficace, mais au contraire une cacophonie d’avis et de chiffres.

Il est vrai que Romano Prodi a pointé la nécessité de réduire le “coin fiscal” (l’écart entre le coût global du travail et le salaire net). Mais c’est une proposition qui parle essentiellement au bloc des producteurs – c’est-à-dire les entreprises et les syndicats. Ce n’est pas un hasard si son adversaire, Silvio Berlusconi, a dû, pour tenter d’ouvrir une brèche entre le centre gauche et le patronat, se livrer à une improvisation théâtrale le 18 mars devant la Cofindustria, en reprochant aux patrons leur défaitisme ; et si Romano Prodi lui-même a été ovationné au congrès de la CGIL (la plus grande fédération syndicale).

Le problème est que ceux qui produisent ne représentent pas toute la société italienne. En haut, le segment de la bourgeoisie des services reste découvert : c’est la portion cosmopolite du pays, tournée vers l’international et qui ne choisira éventuellement de voter Romano Prodi que parce qu’elle considérera le Cavaliere comme “unfit” [inapte, selon un célèbre titre en couverture de The Economist]. En bas, un programme uniquement destiné aux producteurs laisse en déshérence ceux qui forment le ventre de la société italienne, ces classes moyennes à l’abri de la concurrence qui s’inquiètent quand on parle trop de fiscalité dans les talk-shows télévisés et qui à la fin se déterminent surtout en fonction de leurs peurs. Et de toute façon, l’électeur d’aujourd’hui est à facettes sociales multiples : quand il vote, ce n’est pas son identité professionnelle qui l’emporte, mais le fait qu’il est aussi épargnant, consommateur ou propriétaire de maison.

Si la politique consiste par nature à apaiser les peurs des électeurs, l’Unione n’a pas réussi pour l’instant dans cet exercice élémentaire. Au contraire, ses représentants ont effrayé l’électorat par des annonces contradictoires. En matière de fiscalité, pour se protéger des urnes, on peut décider de rester évasif ou, plus honnêtement, de prendre des engagements précis. Le centre gauche a choisi une troisième voie : donner des chiffres incohérents et apparaître, à son corps défendant, comme “le parti des impôts”. Les Italiens n’avaient pas refusé de payer “l’impôt européen” parce que Romano Prodi leur avait expliqué à l’époque que c’était un moyen pour atteindre l’objectif de la monnaie unique. Aujourd’hui, dans la communication de l’Unione, le moyen saute aux yeux, mais pas la fin. Et les impôts pourraient bien devenir pour le professeur Prodi la chausse-trappe de la dernière ligne droite, le piège où son pied restera pris alors qu’il avait fait jusque-là la course en tête.