Un scénario à la sud-africaine pour la Palestine ?

Une colonie israélienne de l’autre côté du mur de séparation en Cisjordanie. Photo d'archives AFP
Une colonie israélienne de l’autre côté du mur de séparation en Cisjordanie. Photo d'archives AFP

Il est devenu presque impossible d’envisager une situation qui offrirait les conditions nécessaires à la fin de l’occupation israélienne de la Cisjordanie, de Gaza et de Jérusalem-Est, et à l’établissement d’un État palestinien indépendant. Aucune des parties concernées – Israël, les Palestiniens, les États-Unis ou la communauté internationale – n’a en effet le désir, la capacité ou la légitimité de lancer un processus politique qui fermerait la porte à l’occupation.

Certains éléments indiquent toutefois que les États-Unis et d’autres pays commencent à envisager le lancement d’un processus politique après la fin de la guerre à Gaza. Le président Joe Biden a par exemple réitéré son engagement en faveur de la solution à deux États, même si cette solution pourrait bien ne rester qu’un slogan américain, avec peu de chances de devenir réalité.

Pour éviter d’être entraînés, une fois de plus, dans un processus sans fin, il convient de présenter un point de vue différent et d’exposer ce qui constituerait un ensemble acceptable du point de vue palestinien et arabe. En l’absence de tels efforts, on peut craindre que l’approche de Washington reste confinée dans un cadre dépassé et tente de revenir à une forme perpétuelle de négociations israélo-palestiniennes qui ne parviennent pas à mettre fin à l’occupation ou à conduire à un État palestinien indépendant. Si les États-Unis cherchent encore à promouvoir une telle approche, ignorant les événements survenus depuis le 7 octobre, il vaut mieux être franc sur la futilité de cette entreprise, car personne n’est plus convaincu qu’elle puisse aboutir à des résultats positifs.

Rétro-conception

S’il semble évident qu’il n’y a aucune chance d’aboutir à un processus politique sérieux, il est néanmoins utile d’esquisser les grandes lignes d’un plan qui s’attaquerait aux principales causes du conflit et conduirait à la fin de l’occupation israélienne. Les États-Unis, par l’intermédiaire du quartette pour le Moyen-Orient (États-Unis, Russie, Nations unies et Union européenne) ou des Nations unies, devraient commencer par déclarer que l’objectif ultime des négociations est de mettre fin à l’occupation israélienne et d’établir un État palestinien dans un délai de trois à cinq ans. Ce processus de rétroconception (« reverse engineering ») signifierait que le quartette ou les Nations unies définiraient l’objectif dès le départ, avant que les négociations ne portent sur les mesures à prendre pour l’atteindre, et non sur ce que devrait être l’objectif.

Pour mettre en œuvre ce processus, la communauté internationale devrait s’engager à reconnaître l’État de Palestine sur la base des frontières de 1967, par le biais d’une résolution contraignante du Conseil de sécurité des Nations unies, avant le début des négociations. Cela empêcherait Israël de tergiverser et de tenter de gagner du temps, comme il l’a fait par le passé.

De nouvelles élections seraient alors nécessaires, tant en Israël que dans les territoires palestiniens occupés, pour faire émerger de nouveaux dirigeants qui s’engagent à mettre fin à l’occupation et qui ont la légitimité requise pour conclure un tel accord. Les sondages d’opinion indiquent que la coalition gouvernementale israélienne actuelle subirait une défaite majeure lors des élections d’aujourd’hui et perdrait sa majorité à la Knesset, tandis que l’Autorité palestinienne ne pourrait plus prétendre parler au nom de son peuple, du moins jusqu’à ce qu’elle organise de nouvelles élections pour déterminer qui peut le faire.

La reconstruction de Gaza serait alors lancée en coopération avec la communauté internationale, la Banque mondiale et le Fonds monétaire international dans le cadre d’un paquet intégré. Des garanties seraient exigées pour s’assurer qu’Israël ne détruise pas à nouveau les infrastructures du Territoire, comme il l’a fait à maintes reprises. Un fonds international serait également créé pour aider les Palestiniens à rester sur leurs terres en Cisjordanie, à Gaza et à Jérusalem-Est, et pour empêcher leur déplacement forcé, auquel la communauté internationale prétend s’opposer.

Résolution démographique

Il est évident que ce plan est très ambitieux, mais ces éléments représentent le strict minimum de ce qui serait nécessaire si la communauté internationale voulait vraiment mettre fin à l’occupation et créer un État palestinien. En réalité, l’absence d’une telle volonté internationale, conjuguée à l’intransigeance d’Israël, rend la mise en œuvre d’une telle proposition quasiment impossible. Par conséquent, le scénario le plus réaliste est qu’Israël continuera à rejeter la fin de l’occupation, tandis que la communauté internationale continuera à se contenter d’un discours sur la solution des deux États sans prendre les mesures nécessaires pour y parvenir.

La situation continuera à se détériorer pour aboutir à un conflit armé généralisé. Celui-ci opposerait un gouvernement israélien, qui n’hésite pas à se livrer à des massacres de civils, soutenu par des groupes de colons extrémistes armés qui ont déjà commencé à procéder à un nettoyage ethnique des zones palestiniennes de Cisjordanie et de Jérusalem, à une jeune génération de Palestiniens qui ont perdu tout espoir de voir Israël se retirer des territoires occupés ou de voir leurs aspirations nationales se réaliser sur leur terre. Cette génération est de plus en plus convaincue que la lutte armée est plus prometteuse qu’un processus politique sans fin et sans résultat. Cette résistance armée avait déjà commencé en Cisjordanie quelques mois avant l’attaque du 7 octobre par le Hamas, et il est probable qu’elle se poursuive et s’étende à l’ensemble des territoires palestiniens.

La majorité démographique actuelle des Palestiniens dans les territoires contrôlés par Israël continuera à s’accroître, d’autant plus que les femmes palestiniennes ont en moyenne quatre enfants, contre trois pour les femmes israéliennes. Cette tendance se poursuivra jusqu’à ce que la communauté internationale reconnaisse qu’Israël supervise un système raciste et d’apartheid.

Alors que tout espoir de créer un État palestinien s’évanouit et que les Palestiniens refusent de rester sous une occupation perpétuelle, ils commenceront à revendiquer l’égalité des droits dans le cadre d’un processus similaire à celui qui s’est déroulé en Afrique du Sud. Leurs efforts viseraient à construire un nouvel État binational composé de Palestiniens et de Juifs, plutôt que de se dissoudre dans l’État israélien actuel.

Israël continuera à rejeter cette demande, comme l’a fait le gouvernement d’Afrique du Sud. Il maintiendra en place un système d’apartheid et de domination d’une minorité sur la majorité, tout en s’efforçant constamment de déplacer la population palestinienne. Les Palestiniens s’opposeront résolument à ces tentatives. Ils seront soutenus par la Jordanie et l’Égypte, qui maintiendront leurs frontières avec les Palestiniens fermées afin d’empêcher que la terre palestinienne ne soit vidée de sa population. L’opinion publique internationale se cristallisera, tardivement et avec le temps, dans une opposition à l’apartheid, tout comme elle a refusé d’accepter un tel système en Afrique du Sud.

Le conflit israélo-palestinien serait ainsi résolu démographiquement, peut-être sur le modèle d’une confédération à la belge ou à la suisse. Cela permettrait aux Palestiniens de réaliser leurs aspirations nationales et politiques sans voir leur identité disparaître dans celle d’Israël. Il est clair qu’il n’y aura pas de solution rapide ou facile au conflit tant que la communauté internationale acceptera l’occupation. Si le monde continue d’ignorer les fondements du conflit, il sera finalement contraint de s’occuper non seulement de l’occupation elle-même, mais aussi du système d’apartheid qu’elle a engendré. L’histoire nous a montré où cela pouvait mener.

Par Marwan Muasher, Vice-président au Carnegie Endowment for International Peace et ancien ministre des Affaires étrangères et vice-Premier ministre jordanien.

Deja una respuesta

Tu dirección de correo electrónico no será publicada. Los campos obligatorios están marcados con *