Une ampleur vraiment inédite ?

En trois semaines, les gilets jaunes sont devenus le conflit majeur. Ils ont éclipsé tous les autres mouvements sociaux. On a oublié qu’en septembre, plusieurs dizaines de milliers de personnes défilaient contre le réchauffement climatique, et que certains médias concluaient à un tournant et à une prise de conscience collective. En octobre, les fonctionnaires ont manifesté. Le 10 novembre, c’étaientles enseignants. Le 24 novembre, plusieurs cortèges #NousToutes ont pris la rue.

Si les gilets jaunes les ont supplantés, est-ce parce que le mouvement est d’une ampleur inédite ? Difficile de conclure, et ici réside le paradoxe.

Pour l’instant, on ne dispose que du décompte du ministère de l’Intérieur, et une des rares constantes dans la vie politique française consiste à contester ce comptage. De ce point de vue, Beauvau aurait tout intérêt à ouvrir ses données et la manière dont elles sont collectées. Néanmoins, si on part du principe que ces estimations sont biaisées à la baisse, on peut postuler que ce biais est le même pour l’ensemble des mouvements sociaux. Mais si l’acte I des gilets jaunes a constitué le climax de la mobilisation, depuis le mouvement s’étiole : 280 000 à 300 000 personnes se seraient mobilisées le 17 novembre, puis 80 000 le 24 novembre, et 106 000 le 1er décembre. Pour mémoire, le même ministère recensait 323 000 manifestants lors de la journée d’action des fonctionnaires le 22 mars. Qu’on se concentre sur les cortèges parisiens ou dans les principales villes de province, les résultats convergent. Huit mille gilets jaunes dans la capitale le 24 novembre, c’est largement moins que dans le défilé #NousToutes, le même jour à Paris [12 000, selon la police, ndlr]. A Bordeaux, 15 000 fonctionnaires avaient défilé le 22 mars, ils étaient 3 000 gilets samedi. On est loin de l’insurrection ou du raz de marée. Cela changera peut-être avec les mouvements lycéens ou les agriculteurs, mais ce sont là des acteurs et des mouvements plus classiques.

Est-ce parce que la manifestation ne fait pas partie des répertoires d’action des gilets ? Clairement, ceux-ci ont innové en matière d’expression de leur mécontentement, et l’occupation des péages et des ronds-points est à la fois efficace, particulièrement visible… et difficile à agréger en chiffres. Avec une centaine de gilets, vous pouvez bloquer des péages stratégiques à Virsac, ou à Narbonne.

Si la force des gilets jaunes ne réside pas dans leur nombre, peut-être tient-elle à leur popularité présumée dans leur opinion. Là encore, il faut rester prudent : l’Ifop pose régulièrement des questions sur le soutien aux différents mouvements sociaux. Les gilets sont soutenus par 71 % des sondés par cet institut les 27 et 28 novembre. C’est plus que les cheminots (entre 41 % et 47 % de soutiens au printemps dernier), mais moins que les surveillants en 2018 (95 %), les policiers (91 %) ou les éleveurs (84 %) en 2016. Autant que les manifestations de la fonction publique de l’automne 2010.

En réalité, le succès de ce mouvement tient probablement d’abord à ce qu’il produit comme récits chez les commentateurs. Patrick Champagne remarquait déjà dans les années 80 que les manifestations sont aussi des «manifestations de papier». De ce point de vue, le mouvement des gilets jaunes est aussi un «mouvement de plateau» et un «mouvement de réseaux». Ce décalage entre le mouvement sur le terrain et ce qu’on en dit permet de comprendre l’inhabituelle tolérance face à la violence. Le 18 mai 2016, une voiture de policiers était incendiée en marge d’une manifestation anti-loi travail. A l’époque, Nicolas Sarkozy avait dénoncé «les messages de laxisme et de perte d’autorité de l’Etat», et Marine Le Pen «l’incapacité à protéger les Français et les forces de l’ordre». La scène s’est reproduite à Paris et à Marseille samedi 1er décembre – et que dire du Puy-en-Velay. Mais aujourd’hui, ces acteurs politiques tiennent un discours bien différent.

Un des récits que les gilets jaunes convoquent est celui de la France qu’on n’entend plus, celle qui se lève tôt, celle qui mérite, pas celle qui profite. Plusieurs enquêtes scientifiques sont en cours pour essayer de comprendre qui porte le gilet, et c’est un défi majeur. Il faut effectivement se rappeler que la culture protestataire s’est à la fois démocratisée et banalisée, mais surtout chez les urbains, les diplômés. Les inégalités sociales de participation n’ont pas disparu : des pans entiers de la société restaient à côté des cortèges et des pétitions. Peut-être sont-ils aujourd’hui sur les ronds-points.

Il y a aussi le récit techniciste des réseaux : l’instantanéité, le refus de l’organisation, l’horizontalité des groupes Facebook, la volonté de ne pas être récupéré. Et pourtant, ce n’est pas nouveau. Geoffrey Pleyers avait déjà relevé ces répertoires d’action dans les «mouvements des places», de New York, de Madrid, d’Istanbul et de Paris. Et déjà s’exprimait le refus des porte-parole et des leaders. La nouveauté tient à ce que ces moyens d’action se sont diffusés. En cela, ces petits nouveaux viennent rejoindre le monde des protestations, et peut-être vont-ils durablement y prendre place.

Au final, les gilets jaunes nous racontent une société dans laquelle la peur du déclassement ronge depuis les années 2000 une société où on assiste au rejet des élites, mais aussi des «assistés», une société dans laquelle les tensions entre démocratie des élus et démocratie des citoyens s’accentuent. Mais ce qu’on dit du mouvement raconte surtout l’image que le haut se fait du bas.

Vincent Tiberj, l’auteur de Citoyens qui viennent, Paris, PUF, 2017.

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