Une guerre pour l’Europe

Que dire en voyant ces images de diplomates russes expulsés, quittant le Royaume-Uni après que Londres a pointé le Kremlin du doigt dans l’empoisonnement de l’ex colonel du GRU (service de renseignements de l’armée russe) et agent double britannique Sergueï Skripal ? Que penser en voyant Washington procéder, dans le pur style Checkpoint Charlie, à un échange d’agents avec Moscou, ou la justice américaine enquêter sur des interférences russes dans la dernière élection présidentielle ? Que croire en voyant Moscou condamner des ONG russes pour connivence avec l’étranger et accuser l’OTAN de chercher à asphyxier la Russie en s’étendant jusqu’à ses frontières ?

Que dire, sinon qu’on assisterait là à un retour à la guerre froide ? Mais est-ce le cas ? Rien n’est moins sûr. La guerre froide avait mis aux prises, de part et d’autre d’une ligne rouge religieusement respectée, deux blocs de pays déjà constitués et qui demeureraient compacts et homogènes près d’un demi-siècle durant : les opérations de services secrets que nous voyons aujourd’hui se déroulent sur une scène historique en flux constant, les règles, les lignes rouges, les blocs, et même les frontières, se faisant et se défaisant parfois au gré d’une élection ou d’un conflit interethnique. Lors de la guerre froide on s’était affronté à coups de vocations universalistes contraires : aujourd’hui l’espionnage ne sert plus que des intérêts nationaux qui ne s’embarrassent même plus d’un alibi universel.

Tyrannie du temps court

L’espionnage de la guerre froide avait privilégié le temps long : celui d’aujourd’hui subit la tyrannie du temps court. Durant la guerre froide la frontière entre les services secrets de l’intérieur et ceux de l’extérieur était claire. Aujourd’hui elle est entièrement gommée. Du temps de la guerre froide les espions étaient subtils et discrets, par essence secrets : aujourd’hui on les voit venir avec leurs gros sabots. D’un mot, aujourd’hui l’espionnage n’apparaît plus que comme le supplétif dévoyé des expéditions militaires, des sanctions économiques et financières, et du droit d’ingérence humanitaire.

Mais si ce n’est pas à un retour à la guerre froide que nous assistons, à quoi avons-nous affaire ? Pour répondre à cette question il faudrait remonter au jour où le bloc occidental, sorti victorieux de sa confrontation avec celui de l’Est, entreprit d’exporter sa démocratie vers des pays et chez des peuples aussi mal préparés à l’accueillir que les Amérindiens ne l’avaient été à recevoir les maladies apportées dans le Nouveau Monde par les conquistadors européens. Il s’ensuivit naturellement une lente mais sûre modification du modèle démocratique occidental, bourgeois et libéral : « adaptation aux conditions locales » selon les nouveaux leadeurs locaux, « trahison du principe démocratique » aux yeux de leurs anciens mentors occidentaux.

Deux démocraties face à face

Aujourd’hui nous retrouvons face à face deux démocraties : l’une, bourgeoise, menée par des élites s’appuyant sur la mondialisation, l’autre, populiste, menée par des chefs charismatiques s’appuyant sur le sentiment patriotique et sur des valeurs traditionnelles idéalisées. Les deux se targuent d’une même légitimité, issue du suffrage universel. Après tout, qu’est-ce que la démocratie, sinon le pouvoir du peuple, le débat portant plutôt sur le fait de savoir qui serait le mieux habilité à parler en son nom : serait-ce, comme en démocratie bourgeoise, les élites censées le représenter, ou serait-ce, comme en démocratie populiste, le chef censé le personnifier ?

Telle est la question. Et si, au cours des deux premières décennies qui avaient suivi la fin de la guerre froide, l’argument avait lourdement penché en faveur des démocraties bourgeoises qui semblaient alors pouvoir apporter toutes les réponses, aujourd’hui la tendance s’est renversée. Non seulement la greffe n’aura-t-elle pas pris dans les pays qui vivaient jadis sous le joug d’une dictature militaire ou d’un régime totalitaire (Russie, Hongrie, Turquie, Pologne ou Tchéquie), mais l’attrait pour les thèses populistes, nationalistes et souverainistes va grandissant dans les démocraties bourgeoises : Italie, Autriche, Pays-Bas, France, Allemagne, pour ne rien dire des Etats-Unis où un président populiste aura réussi à se faire élire en dépit des élites, y compris celles de son propre parti.

C’est cette guerre pour l’Europe, que se livrent démocraties bourgeoises et et populistes, qui explique les étranges alliances conjoncturelles qui se nouent aujourd’hui entre des pays que l’Histoire pourtant sépare (ainsi entre la Russie de Poutine et la Turquie d’Erdogan, ou alors la Hongrie d’Orban), comme les convergences électorales objectives qu’on remarque entre partis aux idéologies pourtant diamétralement opposées (entre la gauche européenne et l’extrême droite, par exemple).

Et c’est aussi autour de cette même guerre pour l’Europe que s’articulent les divers épisodes désordonnés (parfois même franchement grossiers) d’espionnage, d’influence, de subversion, de « mesures actives » et d’« opérations mouillées » (actions violentes) dont nous sommes témoins.

A l’heure de la guerre pour l’Europe, l’espionnage n’aura réussi à créer que des espions chauvins sans dimension universelle, de vulgaires barbouzes, tous indignes, d’inspirer ne serait-ce qu’un bon roman d’espionnage. Encore moins une épopée telle celle que John le Carré écrivit autour de la guerre froide, où il chanta autant Karla le Soviétique, que George Smiley le Britannique.

Par Percy Kemp, romancier. Il dirige un cabinet de conseil en risque politique et intelligence économique.

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