Une presse libre, c’est le moyen et la fin du passage à la démocratie

La journaliste yéménite Tawakkol Karman voit dans une presse libre une condition du changement dans les pays aspirant à la démocratie. Interview à l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse.

Tawakkol Karman est une figure de proue des mouvements des droits de l’homme et de la liberté de la presse dans le monde arabe. Agée de 32 ans, la journaliste yéménite a reçu en 2011 le Prix Nobel de la paix, qui couronne ses multiples engagements politiques en faveur de la démocratie. A l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse, l’Association mondiale des journaux et des éditeurs de médias d’information (WAN-IFRA) l’a interrogée sur son combat au quotidien.

Quelle est l’importance d’une presse libre pour les changements que connaît actuellement le monde arabe?

Tawakkol Karman: Une presse libre joue un rôle primordial dans la transition vers la démocratie; c’est la pierre angulaire de tout pays démocratique. La liberté d’expression est le droit que les jeunes participant au Printemps arabe ont utilisé pour lancer leur révolution; ils ont exercé ce droit fondamental avec le soutien d’une presse libre qui avait été violée et muselée pendant des années. Une presse libre devrait aller de soi dans tout pays se prétendant démocratique. C’est à la fois le moyen et la fin de tout changement: il n’y a pas de démocratie sans presse libre.

– Que faut-il faire pour obtenir une plus grande liberté d’expression dans le monde arabe?

– Nous avons besoin d’une liberté de la presse sans restriction. Nous devons défendre le droit des individus, des sociétés et des partis politiques à posséder des médias visuels, audio et imprimés sans entraves, sans condition et sans interdictions diminuant ou limitant ce droit ainsi que le droit de publier sans censure préalable, interdiction ou sanctions après coup. Nous devons aussi défendre le droit à l’expression dynamique, c’est-à-dire le droit de manifester et de protester pacifiquement sans autorisation préalable, répression ni sanctions. L’exercice de ces droits sans autorisation préalable, l’acceptation des conséquences et leur défense constituent en soi un moyen de pression sur les gouvernements pour qu’ils accordent une plus grande liberté.

– Est-il maintenant plus facile pour les femmes de faire du journalisme au Yémen?

– Bien sûr, c’est plus facile à la fois pour les femmes et les hommes. Le journalisme citoyen a permis à de nombreux jeunes hommes et femmes de se lancer dans le journalisme avec brio; bien qu’étant dans le collimateur des autorités, ils sont prêts à se sacrifier – comme c’est le cas au Yémen sous le régime du président Saleh. Pendant les révolutions, des centaines de journaux ont été publiés; de nombreuses chaînes de télévision et stations de radio ont été lancées sans condition ni autorisation étant donné que c’était largement interdit avant la révolution. Quant aux journalistes professionnels, ils continuent à exercer ce droit d’informer et de critiquer en toute liberté pour lequel certains d’entre eux sont morts. Au Yémen, six journalistes ont été assassinés durant la révolution.

– Quel est votre rôle en tant que Prix Nobel dans la sensibilisation de l’opinion publique à l’importance de la liberté de la presse et d’expression?

– C’est ce à quoi je consacre le plus clair de mon temps. Avant la révolution et avant que je reçoive le Prix Nobel, je défendais la liberté de la presse et d’expression au Yémen. J’ai créé l’association Femmes journalistes sans chaînes pour défendre la liberté de la presse et lutter contre les violations de ce droit. Après la révolution et la remise du Prix Nobel, je pense que ma mission est encore plus importante. Je travaillerai, avec l’aide de Dieu, à la défense de la liberté de la presse et d’expression à l’échelle locale, régionale et internationale; en partenariat avec des défenseurs des droits de l’homme locaux, régionaux et internationaux, je m’efforcerai aussi de lutter contre les violations de ces droits et de préserver le droit de tous à posséder des médias.

– Qu’est-ce que vous souhaitez pour le Yémen dans les années à venir? Aspirez-vous à de plus grandes responsabilités politiques?

– Je souhaite une vie digne et un avenir libre à tous les peuples du monde. Je joue déjà un rôle politique. Il n’est pas nécessaire d’être président pour jouer un rôle politique.

– Que voudriez-vous dire aux médias et aux professionnels des médias dans le monde arabe et au-delà à l’occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse?

– Nous devons obtenir une liberté de la presse totale, sans concessions. Nous devons la pratiquer sans aucune interdiction. Nous devons posséder les médias sans aucune entrave. C’est ce pour quoi nous devons lutter.

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