Une rupture flagrante avec ce que l’on a pu appeler le bipartisme

On le prévoyait, c’est confirmé. Le premier tour de l’élection présidentielle a bouleversé le système partisan. Les deux candidats des partis qui l’ont longtemps dominé, le Parti socialiste (PS) et Les Républicains (LR), ont été disqualifiés. Une configuration inédite pour la Ve République émerge en portant au deuxième tour une candidate d’extrême droite et un candidat revendiquant une position centriste, tout en promouvant en quatrième position le candidat d’une gauche « insoumise ».

Une structure d’opposition gauche/droite, la fameuse bipolarisation, avait fini par s’imposer puisque, à partir de 1981, le PS avait dominé la gauche et qu’à partir de 2002 l’UMP avait marginalisé le centre. Cette présidentielle marque donc une rupture flagrante avec ce que l’on a pu appeler le bipartisme.

Montée de l’extrême droite, crise de la social-démocratie, percée d’une gauche alternative, ces mouvements électoraux ne sont pourtant pas spécifiques à la France. Ils affectent, sous des formes variables, d’autres pays européens tels que la Grèce, l’Autriche, les Pays-Bas, l’Espagne ou l’Italie. Ne cherchons donc pas la spécificité du cas français dans les sens de ces mouvements de fond, mais plutôt dans leur ampleur, qui se mesure d’ailleurs au fait qu’ils ont réussi à chambouler un système institutionnel justement fait pour les contenir.

Un système partisan est d’abord façonné par des règles institutionnelles. Dans le cas français, ces règles reposent sur deux piliers : le scrutin majoritaire à deux tours et un régime hybride, où l’élection présidentielle est centrale, mais où les élections législatives sont également décisives pour construire une majorité parlementaire autant que pour obtenir de l’argent public.

Le scrutin majoritaire à deux tours a longtemps modelé puis maintenu la bipolarisation, voire le bipartisme ; il a contenu l’expression du centre et la percée du Front national (FN). D’ailleurs, les deux candidats en lice pour le deuxième tour ont tous deux promis d’introduire un système proportionnel intégral (Marine Le Pen) ou dosé (Emmanuel Macron).

De la triangulaire à la primaire

Et pourtant, malgré sa puissante force de contention, au fil des élections, la structure de la compétition s’était bon gré mal gré transformée : les triangulaires opposant droite, gauche et extrême droite s’étaient progressivement imposées aux élections locales et législatives, puis on a vu de plus en plus souvent apparaître des duels opposant le FN à la droite, quelquefois à la gauche (ce fut le cas aux élections régionales de 2015). Compte tenu de la faible chance du FN de gagner dans de tels duels, le premier tour devenait parfois décisif pour le PS et LR.

Ce scénario qui se profilait lors de l’élection présidentielle a été perturbé par l’introduction des primaires, qui ont, cette fois-ci, échoué à enclencher des dynamiques de rassemblement. Les échecs de François Fillon et de Benoît Hamon, sortis victorieux de ces processus de désignation apparemment bien maîtrisés, et les succès d’Emmanuel Macron et de Jean-Luc Mélenchon, qui ont, eux, refusé d’y participer, désignent comme coupables les primaires. En réalité, ce sont probablement moins les primaires en tant que telles que l’on doit accuser, parce qu’elles contribueraient à polariser chaque camp.

Leur échec tient pour beaucoup au fait qu’elles étaient adossées et portées par des partis usés et fortement divisés. A droite, le changement de nom de l’UMP en LR n’a pas suffi à effacer la fin du mandat de Nicolas Sarkozy et les divisions profondes, personnelles autant qu’idéologiques, qui ont éclaté en 2012, lors de la bataille entre François Fillon et Jean-François Copé. A gauche, le quinquennat de François Hollande a durci les divisions entre des « gauches irréconciliables ».

Corset institutionnel

Reste à comprendre comment le système partisan français, longtemps tenu et maintenu dans son corset institutionnel, a pu tellement se modifier. Il faut alors avoir à l’esprit que seules des transformations socio-économiques profondes conduisent à bouleverser un système partisan qui peut sans cela se geler ou ne se modifier qu’à la marge.

Ces transformations sont puissantes et connues. Elles renvoient d’abord aux transformations du capitalisme marquées, entre autres, par la désindustrialisation, la numérisation, la financiarisation, la reconfiguration des inégalités. Elles font ensuite écho aux transformations des communautés politiques, et au premier chef de celles que constituent les nations, fortement remodelées par l’intensité des flux de personnes et de produits – ce que l’on appelle communément la mondialisation –, par l’élargissement des échelles et, évidemment, par le processus d’intégration européenne.

Elles traduisent enfin des transformations générationnelles, car le rapport au politique des nouvelles générations n’est pas le même que celui de leurs aînés, et ce sont elles qui façonneront le système partisan en gestation.

Si ce premier tour ne nous permet pas encore de saisir avec clarté ce que sera véritablement le futur système partisan – les séquences de réalignements électoraux durent au-delà d’une élection –, il nous confirme que cette reconfiguration se joue bien sur des visions différentes des transformations du capitalisme et de l’Etat-nation, et qu’elles impliquent bien des fractures générationnelles.

Le duel de deuxième tour entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen en fournit une incarnation évidente, mais probablement un peu trop simple, car, dans ce nouveau système à venir, il faudra compter avec ce que représentent François Fillon et Jean-Luc Mélenchon, dont les scores sont finalement assez proches de ceux des deux finalistes.

Florence Haegel, professeure à Sciences Po, directrice du Centre d’études européennes. Il est l’auteure de « Les Droites en fusion. Transformations de l’UMP » (Presses de Sciences Po, 2012)

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