Une taxe sur les robots n’est pas une solution viable pour financer le revenu universel

Benoît Hamon a fait une campagne de la primaire à gauche audacieuse, il a réussi à incarner le renouvellement des idées en imposant la question du revenu universel dans une version très ambitieuse, dont le financement reste encore largement inconnu.

La seule proposition précise serait une « taxe sur les robots », destinée à contribuer au financement de la protection sociale. Selon Hamon, cette taxe permettrait de mettre à contribution les entreprises qui remplacent les hommes par des machines, et dont « la richesse créée bénéficie essentiellement aux actionnaires ».

Du point de vue économique, on peut difficilement imaginer pire idée qu’une taxe sur les robots. Elle n’est pas une solution viable pour financer le revenu universel. Mais le plus inquiétant est ailleurs, car sous couvert de financer un nouveau droit, le revenu universel, la logique sous-jacente à cette taxe fragilise en réalité le socle même de l’Etat-providence.

Croissance pénalisée à plus long terme

Pour ses promoteurs, taxer les entreprises utilisant des robots permettrait d’une part de trouver de nouvelles ressources pour financer la protection sociale, dans un contexte de raréfaction du travail à cause de la robotisation, et d’autre part de freiner le remplacement des hommes par des machines. Or cette idée ne tient pas pour trois raisons.

D’abord, taxer les robots risque de détruire plus d’emplois que cette mesure peut en créer. Lorsqu’on taxe les machines on ne développe pas pour autant l’emploi : soit les entreprises ont besoin des deux (on dit que travail et capital sont complémentaires), et dans ce cas taxer l’un revient à pénaliser aussi l’autre.

Soit travail et capital se substituent facilement l’un à l’autre, et dans ce cas il faut s’interroger sur les raisons de la robotisation : si les entreprises robotisent pour gagner en compétitivité, alors la taxation les pénalise face à la concurrence, et la mesure sera au bout du compte destructrice d’emplois. Seuls les secteurs dans lesquels la robotisation se fait à l’abri de la concurrence pourraient être taxés sans trop de dommage pour l’emploi.

Ensuite, une taxe sur les robots pénalise forcément la croissance à plus long terme, car elle rend l’adoption de nouvelles technologies plus coûteuse, or le développement des richesses repose sur notre capacité d’innovation.

Le pouvoir d’achat pénalisé

C’est l’illusion qui a accompagné chaque grand bouleversement technologique, depuis les mouvements luddistes de destruction des machines textiles au XVIIIe siècle : les machines peuvent détruire des emplois à court terme, mais à long terme elles génèrent des gains de productivité élevés qui amènent emplois nouveaux et richesses à redistribuer : la sécurité sociale est au fond la petite fille des gains de productivité accomplis au XXe siècle.

La meilleure preuve, c’est que dans le reste du monde, les pays les plus performants associent à la fois une robotisation plus avancée et un taux d’emploi élevé, sans remise en cause de leur modèle social comme on le voit en Allemagne ou dans le Nord de l’Europe.

Enfin, une taxe sur les robots a toutes les chances de pénaliser le pouvoir d’achat des ménages. Face à un nouvel impôt, les entreprises ont plusieurs choix : réduire leur profit, augmenter leurs prix pour faire payer la taxe par les consommateurs, ou accroître la pression sur les salaires. Imposer aux entreprises l’effort de financement du revenu universel via une taxe sur les robots ne se fera… que si elles ne reportent pas la taxe sur les ménages, ce qu’elles ne se priveront pas de faire.

Un effet plus insidieux

On souhaite donc bien du plaisir à Thomas Piketty, le nouveau conseiller économique de Benoît Hamon, pour expliquer en quoi la taxe sur les robots permettrait de financer le revenu universel. Il reste que le candidat de la primaire citoyenne est libre de proposer aux suffrages des électeurs une mesure inefficace, même si elle montre le peu d’intérêt qu’il accorde aux questions économiques.

En revanche, la « taxe sur les robots » a un effet plus insidieux et à terme plus dangereux pour les progressistes qui défendent la pérennité de notre modèle social. Quelle petite musique répand-elle, à écouter de plus près les discours de M. Hamon ? Pour lui, c’est une réponse à la raréfaction du travail et à la baisse des cotisations qui en découlerait. Mais les robots ne peuvent pas payer à notre place la protection sociale, qui repose sur un principe de redistribution des revenus entre cotisants et bénéficiaires sociaux.

Elle laisse croire qu’il existerait un « trésor caché » pour financer l’Etat social, alors que ce dernier repose sur notre seule responsabilité collective, et nos cotisations. D’ailleurs, les pays d’Europe du Nord, qui ont développé la protection sociale la plus efficace et la plus étendue, sont aussi les plus rigoureux dans sa gestion. La petite musique selon laquelle « les robots paieront » à notre place dénote bien d’une forme inquiétante d’aveuglement sur ce point.

Par Emmanuel Buisson-Fenet, professeur en classe préparatoire aux grandes écoles

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