Une tentative de coup d’Etat

Jusqu’il y a quinze jours, la presse internationale donnait de la crise politique au Brésil une lecture quasi univoque : la révélation de l’implication massive du Parti des travailleurs (PT) dans l’affaire de la Petrobras, qui atteindrait l’ex-président Lula lui-même, serait la cause de la tentative d’impeachment contre Dilma Rousseff. Leur trahison éthique et leur actuelle résistance politique leur seraient reprochées dans la rue par des millions de citoyens.

Ce récit, répété à l’envi par la grande presse brésilienne, a été entaché par le triste spectacle donné par les députés lors de leur approbation, le 17 avril, de la poursuite de l’impeachment. Défilant un par un au perchoir, ils ont dédié leur vote aux causes les plus variées, souvent personnelles ou religieuses ; l’un d’eux a rendu hommage à un tortionnaire de la dictature militaire responsable d’avoir défiguré Rousseff ; presque aucun n’a mentionné les motifs de l’impeachment.

Ce n’est qu’alors que les doutes ont émergé à l’étranger. Il est apparu que la Présidente n’est ni touchée par l’enquête ni par aucun autre scandale de corruption, à la différence d’un grand nombre de ténors du PSDB (droite), PMDB (centre) et du PT (gauche de gouvernement). Le motif depuis longtemps invoqué pour l’impeachment est mineur : des débits budgétaires reportés d’une année sur l’autre pour pouvoir annoncer un déficit inférieur, un maquillage des comptes publics que toutes les administrations précédentes ont pratiqué. L’impeachment, en l’état, est donc injustifiable juridiquement.

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Des manifestants hostiles à la présidente Dilma Rousseff dans les rues de Rio, le 12 avril. Photo Ricardo Moraes. Reuters

Ceux qui le pilotent sont, au contraire, englués jusqu’au cou dans le scandale. Le président de la Chambre, Eduardo Cunha, à la tête de la destitution, est ainsi mis en examen depuis deux mois pour des pots-de-vin et une gigantesque évasion fiscale, sans que sa propre procédure ne progresse ni ne suspende son mandat. La moitié de la commission parlementaire d’impeachment est mouillée dans des affaires de corruption. Ce Parlement (très à droite) avait d’ailleurs, après les manifestations de juin 2013, bloqué la réforme politique de la présidence qui aurait pu permettre de diminuer le niveau de corruption au sein des partis politiques. Dilma Rousseff est, en fait, après des années d’affaires glissées sous le tapis et de pressions sur des juges, la première présidente à permettre que la justice enquête massivement sur des politiciens corrompus.

Les réelles motivations pour la faire tomber sont à chercher dans le refus de la droite, depuis 2014, d’accepter sa défaite. Le score serré à la présidentielle, les insuffisances du premier mandat, la récession catastrophique, ont fait remonter une haine contre tout ce que représente le PT (tout particulièrement les politiques d’inclusion sociale héritées de Lula). Les manifestations «pro-impeachment» sont le miroir de cette hostilité dramatique : on y dénonce la corruption du PT, mais aussi «le communisme» et «l’assistanat». La société est parvenue, politiquement, à un climat de guerre civile. La droite entend en profiter pour revenir aux affaires, et tenter d’échapper aux enquêtes et profiter de la situation pour mener une révolution néolibérale. Le vice-président Michel Temer l’a déjà annoncé : une fois investi, il privatisera «tout ce qui sera possible», pétrole et éducation inclus.

Evidemment, les révélations récentes ont montré que le PT a largement participé au gigantesque système de corruption. On sait depuis le premier mandat de Lula (scandale du «Mensalão», 2005) que le parti a trahi sa promesse d’être «propre», pour mener des politiques d’inclusion que rejetait l’écrasante majorité de la classe politique (qu’il lui a fallu acheter), mais aussi parce que beaucoup ont voulu s’enrichir personnellement. Lula n’a pas mené la bataille contre la corruption et en paie aujourd’hui le prix. Dilma gouverne très peu, très mal, très loin des valeurs originelles du PT, mais ni l’échec de son mandat, ni la corruption de son parti, ni même celle (supposée) de Lula ne justifient sa destitution.

Le Brésil connaît donc un coup d’Etat, c’est-à-dire le renversement illégal d’un pouvoir élu démocratiquement. Ce coup est mené par l’opposition de droite : une droite politique qui veut échapper aux condamnations et revenir aux affaires pour mener le tournant néolibéral auquel même la dictature militaire n’était pas parvenue ; et une droite judiciaire qui utilise les enquêtes et leur médiatisation de façon partisane. Que des millions de personnes appuient ce putsch dans la rue n’y change rien. D’autres l’avaient fait avant eux il y a cinquante ans, lorsqu’un coup d’Etat militaire avait été acclamé par la rue, la presse, et la majorité de la classe politique. La dictature a duré vingt et un ans.

Maud Chirio, historienne, spécialiste de l’histoire contemporaine du Brésil, maître de conférences à l’université de Paris-Est Marne-la-Vallée.

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