Venezuela : « C’est bien un phénomène totalitaire qui est en train de s’installer »

Historienne, sociologue, journaliste : nous sommes trois Vénézuéliens de générations différentes vivant et travaillant en France. Voués aux sciences sociales et aux humanités, nous continuons d’entretenir une relation étroite avec le Venezuela : nous enquêtons sur ses problèmes sociaux, ses villes ou ses patrimoines ; nous nous interrogeons sur ses violences, sa démocratie et ses paradoxes depuis plusieurs décennies.

Nous avons tous trois cultivé nos sensibilités et notre pratique de gauche aux côtés de guérilleros devenus iconiques, dans les bidonvilles où certains d’entre nous ont grandi, et dans l’expérience de terrain et des strates diverses qui composent cette société. C’est pourquoi l’indignation nous gagne lorsque, au mépris de toute réalité factuelle, des révolutionnaires de salon, des politiciens affairistes et des experts en service commandé interviennent dans le débat français pour marteler des contre-vérités sur le Venezuela.

Qu’est-ce que le Venezuela aujourd’hui ? Un pays exsangue, aux institutions gangrenées par la corruption, aux systèmes de santé et d’éducation démantelés. Un pays sans Etat de droit où l’impunité règne, à l’exception de 600 prisonniers politiques, parfois jugés par des tribunaux militaires et souvent torturés. Un pays dont l’économie en ruine est contrôlée d’une main de fer depuis bientôt vingt ans par un gouvernement disposé à l’indicible pour se maintenir au pouvoir. Un pays dont le peuple est affamé, berné, maltraité, muselé. Un peuple las des tensions entretenues et des pénuries réservées aux pays en guerre, pourtant inexistantes au Venezuela depuis le XIXe siècle.

Alors que les authentiques démocrates européens et des Amériques sortent enfin de leur torpeur et dénoncent, sans ambiguïté, les pratiques gouvernementales mafieuses et déshumanisantes devenues ordinaires au Venezuela, voilà que des porte-voix du régime mènent une offensive pour édulcorer et relativiser une tragédie en cours. Leur mission : brouiller les cartes, diffuser des éléments de langage de pure propagande, en France et en Europe.

L’intox bat son plein

Aux traditionnels « insoumis » et autres acolytes s’ajoutent désormais des agents d’influence arguant d’une compétence autoproclamée. De prétendus experts qui se précipitent dans les médias. Avec une curieuse obstination, ils répètent à la télévision, à la radio, dans la presse et sur les sites d’information, le bréviaire chaviste. Que disent-ils ? Il n’y a pas de dictature puisqu’il y a eu des élections ; l’opposition est majoritairement d’extrême droite et par ailleurs incapable de gouverner ; les prisonniers politiques sont des agitateurs criminels, voire des terroristes ; la chute du marché pétrolier et la guerre économique menée par l’oligarchie vénézuélienne et l’impérialisme états-unien seraient les causes de la crise et des pénuries ; les interpellations sur la justice et la démocratie de l’Organisation des Etats américains, de l’Union européenne et de nombreux pays constituent une ingérence portant atteinte à un pays souverain, et donc une source d’instabilité.

Au mieux, les problèmes sont-ils parfois reconnus comme une dénaturation « maduriste » du projet chaviste, dont la pureté et la pertinence resteraient intactes. Alors que le Haut Commissariat des Nations unies pour les droits de l’homme ou l’ONG Human Rights Watch ont déjà dévoilé publiquement la responsabilité écrasante de l’Etat vénézuélien et de ses bandes armées dans la répression assassine des manifestations, l’intox bat son plein.

Une toile d’araignée, qui n’est pas seulement communicationnelle, s’installe ainsi avec méthode. Pour le pouvoir en place et ses alliés, il s’agit d’enrober des choix tactiques cyniques et violents dans un packaging idéologique, de masquer la vérité nue, qui est une volonté de conservation du pouvoir à tout prix. Que vise un tel festival de post-vérités ? Que gagne la cour castro-chaviste française en faisant fi du raisonnement des chercheurs français (historiens, sociologues…) dont les travaux font pourtant autorité ? A qui conviennent ces termes du débat ?

Pas juste un conflit de plus

Renforcer la polarisation et dédouaner le pouvoir en place empêchent toute approche sereine de la crise vénézuélienne. Pendant ce temps, le peuple vénézuélien fuit le pays : plus de deux millions de citoyens ont déjà choisi l’exil : l’exode le plus important de son histoire. Que fuit-il ? L’étouffement des libertés, l’hyperinflation (record mondiale pour la troisième année d’affilée) et un taux d’homicides parmi les plus élevés au monde. Si le bolivarianisme est devenu « sauvage » avec Nicolas Maduro, cela signifie fondamentalement que le chavisme, comme projet de société, a échoué.

En France, l’entente entre des « insoumis », des avocats d’affaires et des ex-hauts fonctionnaires chavistes brouille les pistes pour se fabriquer une virginité politique. Ces propagandistes zélés oublient de raconter le jeu diplomatique à hauts risques du gouvernement de Caracas. L’« anti-impérialiste » Maduro cherche aujourd’hui, pour se sauver, l’appui de puissances impériales : la Russie de Poutine, la Chine communiste et l’Iran des ayatollahs qui, tous trois, ont pris pied au Venezuela.

Ces derniers manœuvrent dans l’ombre, pour s’installer durablement sur le continent sud-américain. En particulier en matière de livraison d’armement. L’opportunisme et la complicité d’aucuns poussent ainsi le Venezuela dans une pente tragique dont la fragmentation rappelle, à plusieurs égards, l’éclatement de la crise syrienne. Le Venezuela est une poudrière ? A coup sûr, si rien n’est fait pour désamorcer cette bombe à retardement.

Du pays berceau des droits de l’homme, nous osons espérer la solidarité et la reconnaissance de l’horreur vécue par nos proches. C’est bien un phénomène totalitaire qui est en train de s’installer dans ce pays qui avait tout pour prospérer dans la paix. La France peut jouer un rôle-clé pour éviter le pire. Le président Macron l’a bien compris. Ce qui se joue au Venezuela n’est pas un conflit de plus sur le continent latino-américain. Il concerne toutes les démocraties occidentales.

Elisabeth Burgos a dirigé la Maison de l’Amérique latine, Pedro José Garcia Sanchez est maître de conférences en sociologie à l’Université de Nanterre et Saraï Suarez une journaliste et photographe indépendante.

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