Vers la très grande bibliothèque numérique

Par Jean-Noël Jeanneney, président de la Bibliothèque nationale de France (LE MONDE, 24/05/06):

Voici seize mois, Le Monde avait accueilli mon appel à un sursaut en face de l’annonce de Google qui promettait d’offrir bientôt sur la Toile 15 millions d’ouvrages aux internautes du monde entier.

Le risque signifié par cette proclamation tonitruante du fameux moteur de recherche était celui du quasi-monopole d’une entreprise : certes, son efficacité économique et ses mérites technologiques apparaissaient éminents, mais elle était vouée à choisir et à classer les livres mis en ligne selon des normes déterminées par la culture américaine et par la recherche d’un profit croissant, c’est-à-dire par l’influence omniprésente de la publicité. Ma proposition était de construire, en face, une Bibliothèque numérique européenne (BNUE) qui fût organisée, contre la tentation du vrac, selon des principes raisonnés et qui portât partout la voix, les langues et l’influence de notre continent.

Le projet dessiné de la sorte a suscité un vif intérêt, bien au-delà des professions du livre (auteurs, éditeurs, libraires…) et des frontières de notre pays. A la suite de l’échec du référendum, le souhait que l’Union se remobilise sur des projets concrets a fouetté les énergies, et cela a confirmé que notre ambition était politique, au sens le plus élevé du terme.

Ailleurs aussi sur la planète, on a pris la mesure de l’enjeu : se battre partout pour créer un outil fondamental pour la diversité culturelle. Je l’ai encore vérifié, ces dernières semaines, devant des auditoires fervents, dans plusieurs pays d’Amérique latine, à Alexandrie, au Canada. En Asie aussi, la numérisation de masse est déjà commencée.

Au moment où le gouvernement vient de confier explicitement à la BNF la responsabilité de piloter le projet du côté français, l’heure est venue, pour nous, d’un bilan d’étape. Comment agir, en termes concrets ? D’abord en précisant les données matérielles du défi. Beaucoup de chiffres ont été lancés à la légère. Nous avons donc organisé un test qui confronte les compétences de diverses entreprises capables de résoudre au meilleur coût les problèmes que pose une numérisation en grand nombre. Les résultats en seront connus en juin.

Ensuite en accueillant toutes les initiatives de mise en ligne déjà déployées par divers organismes et institutions désireux de nous rejoindre. Enfin en donnant l’exemple, pour entraîner les autres, en liaison avec Bruxelles. Nous appuierons les initiatives déjà prises par la Conférence des directeurs des bibliothèques nationales de notre continent. Mais nous n’attendrons pas que tous soient partants : le principe des coopérations renforcées s’impose, sachant que tout nouveau venu sera ensuite accueilli les bras ouverts.

Pour ce qui nous concerne, d’ici à la fin de cette année, nous moderniserons Gallica, notre bibliothèque numérique de 80 000 livres, en offrant aux internautes une indexation qui leur permette d’en tirer un profit maximal ; nous préparerons, au cours du prochain semestre, la mise en ligne d’une trentaine de milliers d’ouvrages nouveaux, en prévoyant, à partir de 2007, un programme de 100 000 à 120 000 titres par an ; nous accélérerons la numérisation des grands quotidiens français depuis le XIXe siècle. Un budget ad hoc de 3,5 millions d’euros vient d’être attribué à la BNF, pour 2006, à l’instigation du président de la République.

Les principes fondant le choix des livres et des journaux à numériser sont d’ores et déjà débattus en concertation avec nos partenaires, selon divers axes thématiques – par exemple les grands dictionnaires, les textes majeurs, scientifiques, philosophiques, juridiques, de l’humanisme, de la Renaissance ou des Lumières.

Sont étudiés également les moyens d’assurer aux internautes une circulation confortable d’un site national à l’autre. Nous ne ferons pas tout passer dans le lit de Procuste d’une formalisation uniforme, mais nous créerons un portail commun afin que les utilisateurs puissent voyager aisément dans le système tout entier : un prototype en sera proposé dès l’automne.

Nous allons commencer, sans attendre, par des ouvrages qui sont dans le domaine public, libres de droits. Mais une bibliothèque numérique qui s’en tiendrait là serait déséquilibrée. On ne peut avancer qu’en accord confiant avec les éditeurs. Il n’est pas question d’imiter Google, qui s’est permis de numériser des livres en grand nombre sans l’aval des ayants droit, suggérant seulement à ceux-ci, avec effronterie, de protester s’ils n’étaient pas contents. Le monde de l’édition prend mieux conscience, depuis quelques mois, qu’il ne peut pas s’abstenir. Nous débattons avec ses responsables des multiples questions qui se posent : sécurité des données, modes de paiement diversifiés, relations avec les auteurs et avec les libraires… Il ne s’agit pas seulement de protéger des intérêts si légitimes, mais de contribuer à un élargissement du public et de l’offre d’ouvrages dont l’audience est limitée, en les protégeant contre la puissance écrasante des best-sellers.

Dès 2007, nous espérons faire franchir à la BNUE la frontière chronologique, fixée à soixante-dix ans après la mort des auteurs, qui coupe en deux notre héritage culturel. Ainsi se conjugueront, au service de l’intérêt général, les responsabilités publiques et privées. Ainsi sera dissipée la morosité des sceptiques découragés à l’avance par la crainte d’un monstre étatique. Dans le même esprit, le projet se renforcera du soutien intellectuel et matériel de telle ou telle entreprise soucieuse d’y trouver, avec une satisfaction morale et civique, un surcroît de compétence et de prestige. Elles sont nombreuses déjà, françaises, européennes ou autres, à nous avoir approchés. Toutes seront bien accueillies, à condition qu’elles comprennent qu’aucune ne pourra prétendre à détenir des données (car tout ce qui peut être juridiquement accessible doit l’être à tous), ni à négocier avec un seul pays européen, ni à imposer un monopole technologique : il n’y aura aucune exclusivité d’accès.

Un dernier mot. Si j’ai cru efficace d’engager l’aventure dans le cadre de l’Europe, il n’est pas question de négliger la francophonie (pas plus que ne le feront le Portugal et l’Espagne pour leurs langues respectives). Nous avons donc fondé à Paris, tout récemment, un réseau des bibliothèques patrimoniales francophones pour la numérisation, qui recouvre partiellement le premier : Belgique, Canada, France, Luxembourg et Suisse ; il s’élargira bientôt à d’autres pays, selon des cercles concentriques.

On l’a assez compris : le succès exige que les réalisations pratiques commencent sans désemparer. Car plus tard il sera trop tard, et d’autres que nous auront mangé les raisins du cake.