Vers un capitalisme civilisé

L’idée de “noyau dur européen” tient bon. Le philosophe allemand Jürgen Habermas et le français Jacques Derrida avaient posé, en 2003, la question en termes politico-philosophiques : faut-il un super-Etat européen appliquant sa propre politique étrangère, afin que l’Europe puisse s’exprimer d’une seule voix ? La crise que traverse la zone euro vient ranimer le débat : faut-il une centralisation accrue des économies de la zone euro afin d’éviter les crises à venir, ou l’Union européenne (UE) doit-elle s’orienter vers davantage de fédéralisme ?

Quoi qu’il en soit, toute discussion sur une centralisation doit passer par la prise en compte de la diversité de l’Europe. L’unité de l’Europe ne se fera pas en imposant une réglementation financière ou commerciale commune, ni même une politique étrangère. L’Europe a besoin d’autres ciments (reliant ses cultures, ses idées, ses institutions) pour se forger un solide sentiment d’unité. Or ces “ciments” n’apparaissent pas sur commande : pour cela, il faut laisser aux dynamiques culturelles le temps de faire leur oeuvre, et compter sur un petit coup de pouce de l’Histoire.

Si ses nombreux effets pervers ne peuvent être passés sous silence, l’expansion coloniale européenne a jadis donné naissance dans le monde à des classes moyennes qui, au milieu du XXe siècle, considéraient l’Europe comme faisant partie de leur propre histoire. Quand l’écrivain afro-américain Richard Wright annonça, en 1955, son intention d’assister à la conférence de Bandung (Indonésie) réunissant les anciens pays colonisés venant d’accéder à l’indépendance, ses amis le mirent en garde : la conférence ne serait, selon eux, qu’un carnaval de diatribes anti-occidentales et antieuropéennes. Mais une surprise attendait Richard Wright : il quitta la conférence avec le sentiment d’avoir rencontré des dirigeants on ne peut plus européanisés qui, aussi anti-impérialistes soient-ils, étaient fascinés par l’Europe et souhaitaient s’inspirer de la “modernité” à l’européenne et à l’occidentale.

C’est sans doute Frantz Fanon (1925-1961), grand penseur de l’anticolonialisme, qui illustre le mieux ce phénomène. Ses Damnés de la terre (1961), ouvrage révolutionnaire, se trouvent être aussi un hymne à la pensée des Lumières. Jawaharlal Nehru, qui fut premier premier ministre de l’Inde, remercia maintes fois les Britanniques pour avoir élargi “l’horizon mental du peuple indien”.

De fait, la domination européenne s’est distinguée des autres cas d’impérialisme de l’histoire par l’aura intellectuelle mondiale dont jouissait la modernisation à l’européenne. Un pays, un peuple, n’avait nul besoin de se trouver sous domination européenne pour vouloir s’inspirer des moeurs du Vieux Continent. Il suffit de penser au Japon ou à la Thaïlande, qui n’ont jamais été des colonies de l’Europe ; pourtant, l’histoire de leur modernisation ne peut se penser sans l’influence de l’hégémonie culturelle européenne.

Il ne fait pas de doute que cette Europe de l’esprit tenait du mythe, mais d’un mythe formidablement puissant. Celui de l’Europe de la Renaissance et des Lumières, de la révolution industrielle, de la démocratie et de la modernité, d’une Europe ayant apporté au monde les concepts émancipateurs et contradictoires que sont le nationalisme, le libéralisme et le marxisme. Cette Europe-là était bien un mythe, car elle éludait bien des aspects dérangeants de l’histoire européenne des cinq derniers siècles : la destruction systématique des sociétés autochtones, la création délibérée de formes modernes de racisme, les systèmes d’oppression qu’étaient l’esclavage dans le Nouveau Monde et les “missions civilisatrices”, sans parler des deux guerres mondiales et des plaies profondes causées par le nazisme et le fascisme. Un mythe partiel, de surcroît, puisqu’il faisait de l’Europe de l’Ouest (la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne essentiellement) le berceau de la modernité, écartant du même coup tout le reste du continent.

Aujourd’hui, ce mythe de l’Europe est à l’agonie. Notamment, parce que le monde fabriqué par les maîtres colons et leurs disciples nationalistes, après s’être délité dans les années 1950 et 1960 sous l’effet de l’antagonisme des superpuissances, s’est métamorphosé pour devenir la mondialisation dans laquelle nous vivons désormais.

La chute du Mur, puis celle de l’Union soviétique et de ses satellites ont à leur tour contribué à l’avènement de l’ère de la mondialisation. L’essor de la Chine, de l’Inde, du Brésil, et les difficultés économiques rencontrées par les Etats-Unis, l’UE et le Japon annoncent un monde multipolaire qui devra lui aussi faire face à des crises d’ampleur planétaire, qu’il s’agisse du réchauffement climatique, de la sécurité alimentaire, de la poussée démographique ou de l’approvisionnement énergétique à un prix abordable.

Ce qui veut dire une chose, et une seule : ce monde multipolaire va devoir s’appuyer sur ses différences afin de répondre aux impératifs du moment. Comment l’Europe, avec toutes ses inégalités et sa diversité, trouvera-t-elle sa place dans le monde d’aujourd’hui ? Ou, pour porter la question sur le plan des idées, et se placer d’un point de vue postcolonial, que reste-t-il (et que faut-il garder) de l’héritage européen tant admiré jadis ? C’est sans doute une ironie de l’histoire, mais une ironie positive : la fin de l’ère impérialiste fournit à une Europe dégoûtée de la guerre une occasion de devenir le fer de lance des valeurs des Lumières qu’elle brandissait autrefois, non sans contradiction, pour justifier ses empires.

Car, contrairement aux Etats-Unis, les puissances européennes ont la chance de ne plus avoir besoin de jouer le rôle de gendarme du monde. Et cela a sur elles des effets libérateurs, leur permettant de faire peser les valeurs des Lumières, qui conservent une portée universelle, dans les débats les plus brûlants. Sur le changement climatique et la question des énergies renouvelables, la politique et le débat public sont, dans bien des pays européens, très en avance sur ce que j’ai pu voir aux Etats-Unis, en Australie, en Chine ou en Inde. L’héritage de l’Etat-providence en Europe, aussi menacé soit-il, laisse entrevoir un capitalisme civilisé auquel les économies anglo-saxonnes ont renoncé, il y a plusieurs dizaines d’années déjà.

Certains considèrent que c’est en se rapprochant du modèle capitaliste à l’américaine que l’Europe appréhendera au mieux la question. J’en doute. Quoi qu’il en soit, rien, pas même cette évolution, ne peut se produire sans un débat sur ce qu’il faut conserver ou non des héritages de l’Europe. De mon point de vue, c’est de ce débat que pourra émerger l’Europe de demain, vivante, civilisée et vraiment postcoloniale.

Par Dipesh Chakrabarty, professeur d’histoire à l’université de Chicago, auteur de “Provincialiser l’Europe”, éd. Amsterdam, 2009. Traduit de l’anglais par Julie Marcot.

Deja un comentario

Tu dirección de correo electrónico no será publicada. Los campos obligatorios están marcados con *