Violences urbaines, le coeur et la raison

Par Olivier de Berranger, Evêque de Saint-Denis (LE FIGARO, 11/11/05):

Le coeur et la raison : deux prismes apparemment contradictoires pour jauger la crise des quartiers sensibles. Mes contacts avec les chrétiens qui y vivent me confirment dans la conviction que dissocier l’un de l’autre serait passer à côté des défis de l’heure.

«Etre ou ne pas être» : Hamlet s’interrogeait face à un crâne. Nous nous trouvons, nous, devant un poste de télé. Pour exister, il faut être vu à l’écran. Faute de pouvoir scintiller de paillettes, brisons la vitre. Un instant de célébrité vaut bien une prise de risque. Du moins regarde-t-on encore parfois le petit écran… en famille. Mais d’autres médias se sont révélés ces jours-ci autrement interactifs, puisqu’ils permettent d’improviser «le dangereux jeu de la guerre» chanté naguère par Jacques Brel, non plus avec «des bombes sur les voies» mais avec un simple bidon d’essence et un briquet. Seulement, à présent, ce n’est plus la bagnole qui brûle, c’est ici une crèche, là une bibliothèque, ou encore un gymnase. Tout ce qui fait grandir et rencontrer l’autre. La haine de soi se mue en haine de l’humanité.

Parlons religion. La meilleure et la pire des choses selon les cas. Amour du «frère universel», comme chez un Charles de Foucauld, elle donne envie d’adorer ce Dieu qui le toucha une première fois dans la prière des musulmans, en plein désert. Détournée de sa finalité pour servir les ambitions de je ne sais quel ego national ou politique, elle perd la raison au sens strict. Et quelle attraction alors pour des jeunes en panne d’avenir !

Voilà ce que ma raison me donne de saisir ou de deviner.

Mais le coeur ? Le coeur (qui a ses raisons) me donne de voir, par-delà les stigmatisations, les jeunes du «9-3» avec ce «regard d’espoir» dont me parlait un chef d’établissement. Leur violence ? Un envers de la faim de vivre, comme l’était la nôtre à cet âge, sans pitié mais non sans grâce. La formidable patience et le savoir-faire des enseignants, malgré tout ce qu’on a dit, force mon admiration. Et quand le déclic se produit, les lycéens de banlieue sont capables de penser, d’inventer. Il y a du Mozart ou du Einstein en eux. Ou du Avicenne. A condition qu’ils aient en face d’eux des adultes. Des personnes qui les écoutent sans les flatter, les instruisent sans les gaver. Leur langue alors se délie, des projets se construisent.

La raison d’abord. Interrogés sur les causes du drame, ceux qui en sont témoins aux premières loges n’ont qu’un mot, d’emblée : la famille. Quand parents et enfants ne parlent plus la même langue, n’utilisent pas les mêmes références, ne sont debout ni ne dorment aux mêmes heures, la parole ne circule plus. Venus souvent de cultures où l’autorité paternelle était affirmée, des jeunes de chez nous se trouvent soudain plongés dans un environnement qui se veut libéré de tout engagement au long cours. Ce n’est pas alors la carence scolaire, ni même celle de l’emploi qui sont en cause. Toutes deux interviendront après. Mais le pacte familial, le premier de tous, est souvent menacé ou rompu. Alors, que vaudront les autres ?Une psychologue de Clichy-sous-Bois m’avait dit : «Les jeunes qui viennent me consulter sont très fleur bleue. Ils rêvent d’un amour pour la vie, d’une famille où l’on s’écoute et s’inquiète pour l’autre. Quand ils rencontrent des couples, ils découvrent que ce n’est pas un rêve, que cette aventure est jouable.» Ce n’est donc pas vrai seulement de ceux qui s’adressent à mon ministère d’évêque. Ces derniers m’expriment leur aspiration de transmettre leur foi avec la vie, comme ceux qui les ont devancés. Encore faut-il que les conditions concrètes d’un tel souhait soient assurées. Ils veulent réussir. Avec le coeur et la raison.

Mais, dira-t-on, les flambées nocturnes de nos cités ne sont-elles pas, elles, sans coeur ni raison ? Oui, et si j’en appelle aux deux indissociablement, c’est du plus pur de ma foi. Si, comme beaucoup en ces jours, je prie du fond de mon âme, c’est coeur et raison réunis. Avoir du coeur ne veut pas dire faire du sentiment. Mais tenter d’entendre les cris, même inarticulés. En termes judiciaires, nous distinguons justement les victimes et les coupables. Les victimes nous inspirent compassion et solidarité, les coupables, indignation et colère. Indemnisons les victimes, sanctionnons les coupables. Mais une fois cela réalisé, tout reste à faire. Tout, c’est-à-dire une société qui, refusant de céder au vertige de la peur, consent à l’effort non de survivre ensemble mais d’innover ensemble dans la fraternité.

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