Violences urbaines, l’engrenage des crispations

Par André Grjebine, directeur de recherche au centre d’études et de recherches internationales de Sciences po (LE FIGARO, 09/11/05):

Il ne s’agit pas de rechercher on ne sait quelle homogénéité culturelle artificielle. L’unanimisme, et à plus forte raison l’intangibilité, caractérisent des cultures figées sur leurs dogmes, pour ne pas dire totalitaires. A l’opposé, dans sa version la plus séduisante, le multiculturalisme suppose un échange de cultures, chacune d’elles étant ouverte aux autres. Cette ouverture est la condition, non seulement d’une fécondation réciproque, mais également d’une construction permanente de chaque culture.

Chacune d’elles peut ainsi s’inspirer de ses valeurs spécifiques pour enrichir et renforcer les valeurs communes, sous réserve de ne pas s’y opposer, ni d’y porter atteinte. Le judaïsme a ainsi inculqué l’attachement à l’exégèse toujours recommencée des textes, fussent-ils sacrés. Le protestantisme a notamment contribué à la laïcisation des valeurs chrétiennes. Chacune de ces cultures a été, à son tour, profondément modifiée par la culture commune de la société dans laquelle elle se développait. En revanche, quand chaque communauté tend à se figer sur sa culture, le multiculturalisme se transforme en multicommunautarisme. La simple juxtaposition de cultures hostiles suppose pour chacune d’elles un repli sur des signifiants propres qui appauvrissent le message même qui la fonde. A fortiori, cet immobilisme identitaire ne peut que contribuer au délitement du tissu social.De telles communautés peuvent cohabiter à condition qu’aucune d’elles ne prétende porter atteinte à la liberté des autres et que des valeurs communes clairement énoncées s’imposent à toutes, comme c’est le cas aux Etats-Unis.

Mais est-il acceptable que la communautarisation de certaines zones d’habitation induise, par exemple, qu’un individu d’origine musulmane soit confronté à l’opprobre de sa communauté s’il désire échapper à son emprise et adopter les us et coutumes de la société dominante ? A fortiori, quelle signification donner à un multiculturalisme dont l’une des cultures, très minoritaire de surcroît, entend réduire la liberté de ceux qui se réclament d’autres cultures, sous prétexte que celles-ci portent atteinte aux prescriptions édictées par son livre sacré, par exemple en défendant les droits des femmes ou ceux des homosexuels, alors même que ceux-ci sont compatibles avec les valeurs communes de la société ?

L’échec quasi général du multiculturalisme en Europe vient, semble-t-il, de ce que, tout en étant largement minoritaires au sein des communautés musulmanes, les islamistes y sont les plus actifs et ceux qui, de ce fait, accaparent la parole en son nom et tendent à la dominer. Au contraire, la plupart des musulmans s’intègrent et pratiquent leur religion de la manière la plus paisible, quand ils ne deviennent pas agnostiques. Comme la grande majorité des autres Occidentaux, leurs préoccupations sont plus individuelles que collectives, ce qui ne les prédispose guère à parler au nom de leur communauté.

Contrairement à l’Europe libérale, héritée des Lumières, qui ne voit en chaque homme qu’un individu, les islamistes partagent l’approche communautaire propre à d’autres fondamentalistes, selon laquelle chaque homme n’est qu’un relais devant contribuer à la propagation de leur message. De ce fait, les quartiers qui connaissent une forte concentration de personnes d’origine musulmane servent souvent de champ de manoeuvre à des prédicateurs islamistes qui prêchent la guerre contre l’Occident et les Juifs, et parfois de vivier pour des candidats terroristes.

Au Royaume-Uni, le multiculturalisme favorise des affrontements intercommunautaires. La France va-t-elle, à son tour, s’engager dans cette voie ? La passivité, pour ne pas dire la démission, de ceux qui, à gauche comme à droite, répugnent aujourd’hui à défendre notre société démocratique et libérale, risque ainsi de laisser face-à-face deux crispations identitaires. D’un côté, seule l’intervention de représentants des mosquées semble à même de rétablir le calme dans certaines communes, notamment à Clichy-sous-Bois. Beaucoup d’imams agissent de manière désintéressée. Il n’en demeure pas moins que cette substitution de la religion à l’Etat ne peut qu’avoir des conséquences durables. Pour la République, elle risque de se solder par un redoublement de la crispation identitaire dans ces quartiers. Pour leur population, par un renforcement des contraintes religieuses auxquelles elles sont de facto soumises.

En même temps, une autre crispation est en train de se révéler. Les habitants des quartiers concernés ont assisté, jusqu’à présent de manière passive, à la destruction de leur voiture et de leurs transports en commun et à la dégradation des bâtiments d’intérêt collectif. Déjà, des milices privées s’organisent. Certains de leurs membres paraissent armés. Les téléspectateurs voient, eux aussi, de jour en jour, ces scènes d’émeutes. L’intolérance et parfois l’agressivité à l’égard des personnes d’origine immigrée risquent ainsi de s’amplifier, en même temps que le vote en faveur de l’extrême droite lors des prochaines élections. Enfin, il est probable que l’embauche de personnes domiciliées dans des quartiers ayant connu des émeutes deviendra plus difficile encore. On n’ose imaginer les réactions qu’un attentat terroriste pourrait susciter dans ce climat d’exacerbation du ressentiment de part et d’autre. Il est toujours dangereux de manier le feu.

Deja un comentario

Tu dirección de correo electrónico no será publicada. Los campos obligatorios están marcados con *