Voici pourquoi Joe Biden sera le prochain président des États-Unis

Allan J. Lichtman a prédit sans erreur les candidats qui ont été élus président des États-Unis depuis 1984, y compris en 2016. Dans un texte écrit en exclusivité pour Le Devoir, le professeur émérite d’histoire à l’American University, à Washington, explique pourquoi son système des «13 clés» laisse entrevoir la défaite de Donald Trump et la victoire de Joe Biden cette année.

i vous cherchez à comprendre la dynamique de l’élection présidentielle américaine et à prédire l’issue du scrutin, oubliez les sondages et les experts. Ignorez également la campagne et ses péripéties quotidiennes. Prêtez plutôt attention au portrait d’ensemble, c’est-à-dire à la façon dont le parti à la Maison-Blanche a gouverné les États-Unis — ce qui peut être mesuré à l’aune des faits marquants du mandat qui s’achève (essor et ralentissement économiques, succès et échecs de politique étrangère, troubles sociaux, scandales, politiques novatrices, etc.). Rien de ce qu’un candidat peut dire ou faire au cours d’une campagne, à une époque où le public considère tout comme le résultat de tactiques politiques, ne modifie ses chances dans les urnes. Les débats, publicités, apparitions à la télévision et stratégies de campagne comptent ainsi dire pour rien le jour de l’élection.

Mon système de prédiction — les clés de la Maison-Blanche — a systématiquement prédit les résultats des élections américaines depuis 1984, et ce, en évaluant la vigueur et les performances du parti présent à la Maison-Blanche. Les clés sont au nombre de 13. Il s’agit de questions diagnostiques qui prennent la forme de propositions favorables à la réélection du parti au pouvoir. Si seules cinq ou moins de ces affirmations se révèlent fausses, c’est-à-dire sont défavorables au parti au pouvoir, celui-ci remporte un nouveau mandat. Si six ou plus sont fausses, c’est l’opposition qui gagne.

Cette méthode a permis de prédire le résultat des élections, à quelques reprises en contradiction avec les sondages et parfois des années à l’avance. En 1988, les clés donnaient George H. W. Bush gagnant, même s’il accusait 17 points de retard sur son rival démocrate, Michael Dukakis, dans les sondages. En 2006, elles prédisaient déjà la victoire historique de Barack Obama en 2008 ; puis en 2010, sa réélection au scrutin de 2012, dont l’issue était pourtant fort incertaine. Et cette prédiction n’avait pas changé, même après la tenue désastreuse du président au premier débat et des sondages favorables à son adversaire républicain, Mitt Romney. En 2016, les clés annonçaient l’élection en apparence improbable de Donald Trump. Cette prédiction, qui allait à l’encontre des sondages et de l’avis des experts, avait même été faite avant que le directeur du FBI, James Comey, n’annonce qu’il rouvrait l’enquête sur les courriels
de la candidate démocrate Hillary Clinton — ce qui, selon de nombreux analystes, dont Nate Silver du site FiveThirtyEight, « a probablement coûté les élections à Hillary Clinton ».

Aujourd’hui, les clés laissent entrevoir la défaite de Donald Trump et la victoire de Joe Biden à la suite du revirement de situation le plus brutal de l’histoire des États-Unis pour le parti au pouvoir. À la fin de 2019, Donald Trump semblait en effet devoir éviter la défaite, ne comptant alors que quatre clés défavorables contre lui.

Clé 1 (élections de mi-mandat) : Les républicains ont perdu 41 sièges à la Chambre des représentants lors des élections de mi-mandat, en 2018, voyant ainsi le contrôle de la Chambre leur échapper, ainsi que cette clé.

Clé 9 (scandales) : Lorsque la Chambre des représentants, à majorité démocrate, a voté la destitution de Donald Trump, ce dernier est devenu seulement le troisième président de l’histoire des États-Unis à subir un tel désaveu. Cette clé lui est alors devenue défavorable.

Clé 11 (succès militaires ou de politique étrangère) : Les initiatives militaires ou de politique étrangère les plus importantes de Donald Trump ont échoué — en Syrie, en Iran, en Corée du Nord et en Ukraine. L’assassinat du général iranien Qassem Soleimani n’a été suivi d’aucune stratégie cohérente et a été rapidement oublié.

Clé 12 (charisme du candidat) : Donald Trump se donne volontiers en spectacle et attire l’attention des médias, mais ne plaît qu’à une portion de l’électorat, à la différence d’un Ronald Reagan, par exemple, qui suscitait une plus large adhésion. Dans la plupart des sondages, le taux d’approbation du président atteint à peine 30 %. Les Américains jugent à plus de 60 % qu’il n’est ni honnête ni digne de confiance et déclarent ne pas l’aimer.

Et puis, quelques mois plus tard, tout a basculé. Les États-Unis ont été frappés par deux crises : la pandémie de COVID-19 et les manifestations nationales contre l’injustice raciale. Ces événements extraordinaires, combinés à la réponse maladroite qu’y a apportée le président, ont coûté à ce dernier trois autres clés, ce qui a réduit considérablement ses chances de réélection.

Clé 5 (économie à court terme) : Le 8 juin 2020, le National Bureau of Economic Research a annoncé que l’économie américaine était officiellement en récession, ce qui a retourné cette clé contre le président. Les États-Unis ont depuis enregistré deux trimestres consécutifs de croissance négative.

Clé 6 (économie à long terme) : La croissance économique par habitant a été négative en 2020, en dépit d’un fort rebond au troisième trimestre. Cela a fait chuter les chiffres de l’économie sous la moyenne enregistrée lors des deux précédents mandats et a coûté au président la clé 6.

Clé 8 (troubles sociaux) : Les troubles sociaux, notamment les épisodes de violences, ont été nombreux cette année. Ces désordres ont suscité des préoccupations qui demeurent vives et qui ne seront pas résolues avant l’élection, étant donné la résistance de Donald Trump et des républicains du Congrès aux réformes.

Les autres Clés sont : la 2 (il n’y a pas de concurrence au sein du parti du président), la 3 (le président se représente pour un deuxième mandat), la 4 (il n’y a pas de troisième parti au poids conséquent), la 7 (le gouvernement en place a réalisé des changements majeurs en politique nationale), la 10 (échec militaire ou de politique étrangère majeur) et la 13 (le parti adverse présente un candidat qui n’a pas de charisme ou qui n’est pas un héros national).

Le gouvernement Trump a cherché à profiter de l’accord conclu entre Israël, les Émirats arabes unis, Bahreïn et le Soudan en le présentant comme un succès historique. Toutefois, pour avoir un réel effet sur les clés, un traité doit avoir une signification importante pour les Américains et susciter leur enthousiasme. Celui-ci a été accueilli par un bâillement collectif aux États-Unis, à la différence, par exemple, de l’entente sur le contrôle des armes nucléaires ratifiée par les États-Unis dans la foulée des accords de Camp David sous le gouvernement Carter. Par ailleurs, sur le fond, cet accord ne comporte pas d’engagement contraignant pour Israël, qui peut reprendre l’annexion de territoires palestiniens à sa discrétion.

Cette campagne présidentielle des plus étranges nous a déjà réservé bien des surprises. Donald Trump a complètement fait dérailler le premier débat, le 29 septembre, employant un ton impoli et arrogant, sans précédent dans le cadre de cet exercice, et multipliant les mensonges, les intimidations et les interruptions. Le président et la première dame ont par ailleurs contracté la COVID-19, ce qui a entraîné l’annulation du deuxième débat ; et pour le troisième, la Commission sur les débats présidentiels a décidé de fermer le micro du candidat censé écouter durant les deux minutes où son adversaire répondait aux questions initiales de l’animateur. Après la mort de la juge de la Cour suprême Ruth Bader Ginsburg, les républicains sont revenus sur leur position selon laquelle un candidat ne peut être confirmé durant une campagne électorale. Après avoir refusé de tenir ne serait-ce qu’une audience lorsque le président Barack Obama a proposé la nomination de Merrick Garland en 2016, les républicains — aujourd’hui majoritaires au Sénat — ont réussi à obtenir la confirmation d’Amy Coney Barrett en un temps record, une semaine à peine avant l’élection. Enfin, le président Trump a attaqué Joe Biden sur la base de documents douteux et n’ayant fait l’objet d’aucune vérification qui auraient été découverts dans un ordinateur laissé dans une boutique de réparation du Delaware.

Rien de cela, cependant, n’a modifié le verdict des clés contre le président. L’intérêt de cette méthode de prédiction est que seuls des événements suffisamment importants pour avoir une incidence sur le portrait global de la gouvernance du pays peuvent influer sur le résultat prévu des élections. Tout le reste est sans effet.

Les clés ont des implications positives sur la façon de gouverner le pays et de mener une campagne. Elles mettent en effet en lumière que, ce qui compte lors des élections présidentielles, c’est justement la façon de gouverner, laquelle est mesurable à l’aune des faits marquants d’un mandat présidentiel, et non à celle de l’emballage, des images et des stratégies de campagne. Si les candidats comprenaient comment fonctionnent réellement les élections, ils éviteraient les campagnes vides et formatées, conçues par des consultants, auxquelles les Américains ont trop souvent droit. Ils s’efforceraient de tenir des scrutins sérieux, de jeter les bases pour la gouvernance du pays au cours des quatre années suivantes et d’améliorer ainsi leurs chances ou celles de leur parti de remporter un autre mandat. Les candidats devraient présenter leur vision de ces quatre années, préciser les projets de loi et décrets qu’ils entendent faire passer au cours de leurs cent premiers jours au pouvoir et expliquer qui ils entendent nommer au Cabinet, à la Maison-Blanche et à la Cour suprême.

Allan J. Lichtman, Professeur émérite d’histoire à l’American University de Washington DC.

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