Voter blanc, ce n’est pas un geste de protestation, c’est juste du renoncement

Je ne voulais pas venir. Je n’ai pas de leçon à donner, de savoir et de science à partager, d’idées à proposer. Je ne suis spécialiste de rien. Et puis je suis d’accord avec vous, et vous êtes d’accord avec moi. C’est pour ça qu’on est là. Tous ensemble. C’est parce qu’on est d’accord.

Mais j’ai finalement décidé et demandé à prendre la parole. Une minute, parce que pour la première fois, à mon âge, je ne voudrais pas vous effrayer mais je crains que ce ne soit la dernière. Alors même si nous nous réunissons parce que nous sommes d’accord, d’accord pour être contre, contre Marine Le Pen, contre le vote blanc, contre l’abstention ; et même si je ne sais pas s’il est encore possible, au stade où nous en sommes, de changer quelque chose, de faire comprendre à des gens qui n’en ont pas envie que s’abstenir c’est donner son vote au plus fort – et que le plus fort aujourd’hui, c’est la plus forte – que voter blanc ce n’est pas un geste de protestation, c’est juste du renoncement !

Et que même si je ne fais pas des petits bonds de joie à l’idée de voter Emmanuel Macron – et qu’il n’était pas mon premier choix, comme on dit – eh bien il n’y a tout simplement pas d’alternative aujourd’hui. Parce que si on veut pouvoir continuer à l’avoir – le choix – et pouvoir continuer ces prochaines années à n’être pas d’accord, et à le dire, ici ou ailleurs – et surtout ailleurs – et à le manifester et à l’écrire et à le chanter, alors il faut choisir et voter Macron.

Du défi, de l’orgueil, du soulagement

Forcément, comme vous, je n’entends parler que de ça ; et moi aussi je me suis fâchée avec des amis qui n’en démordent pas : Le Pen, ils n’en veulent pas, mais Macron non plus ; et qu’est-ce que c’est qu’une vie où on n’a le choix qu’entre deux personnes dont on ne veut pas. Ils disent, mes anciens amis : et qu’est-ce que c’est que ce choix où l’on choisit celui qu’on déteste un petit peu moins que l’autre ? Est-ce que cela s’appelle encore un choix ?, ils disent ; la peste ou le choléra ?, ils disent encore.

Et on a beau argumenter, dire que l’une c’est le choléra d’accord mais que l’autre, s’il est élu, nous laissera au moins la liberté de militer contre lui, de nous opposer à lui, arrive le moment où de toute façon on n’est tellement pas d’accord qu’on ne parle même plus vraiment la même langue ; on n’est plus d’accord sur les mots, le sens des mots, « bobo de merde ! », « salaud de bien-pensant ! », Qu’est-ce qu’on peut répondre à ça !

A quelqu’un qui pense que bien penser c’est mal et c’est une insulte, alors on n’est pas près de se réconcilier. Mais ça n’est pas très grave. Le plus grave c’est qu’aujourd’hui il y a la peur, la vraie, pour la première fois en ce qui me concerne, la peur qu’Elle puisse passer et ce ne serait pas seulement une catastrophe, pas seulement un désastre, ce serait la fin du monde tel qu’ici on le connaît.

J’ai vu, nous avons vu à la télé la foule en liesse à ses meetings, et j’ai cherché dans cette foule d’éventuels figurants, des acteurs payés pour venir – et je n’en ai pas vu – il n’y avait que des gens contents d’être là, d’applaudir et de montrer qu’ils étaient contents et fiers d’être là, aux meetings de la France française, qu’ils sont cette France-là ; il y a, chez eux, chez ceux qui regardent bien en face la caméra qui les filme, du défi, de l’orgueil, du soulagement, presque, d’être là et de se montrer enfin là, enfin à leur place, chez eux, chez soi, entre soi.

Moche, triste, abject

Et nous, ici, nous sommes moins nombreux. Moins fiers peut-être. Les choses ont de toute façon déjà changé. Les pensées se sont déliées. Et c’est moche, c’est triste, c’est abject, ces pensées-là en liberté, et sur Instagram et sur Facebook ces pensées plus forcément anonymes qui prennent bien leurs aises dans la dégueulasserie.

C’est du mal penser qu’ils veulent, du mal parler, du mal faire, faire du mal, et ils sont en train d’y arriver, et s’abstenir c’est entendre mais ne pas répondre, passer son chemin, son tour, s’en laver les mains, ne pas ouvrir sa gueule, ne pas l’ouvrir, et moi aussi j’ai été comme ça, parce que ça ne pouvait pas vraiment arriver.

On avait quand même un peu confiance, la France, la mémoire, les Lumières, les autres, surtout, plus intelligents, plus cultivés, plus forts, mais là c’est trop tard. Je ne sais pas si c’est la peste ou si c’est le choléra mais ça a l’air très contagieux, ça s’étend, ça n’en finit plus de se propager et c’est déjà presque trop tard.

Justine Lévy, ecrivain. Elle est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont « La Gaieté » (Stock, 2014).

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