Vous aimiez la mort, nous aimons la vie

Un hommage aux victimes des attentats, devant l'Ambassade de France à Berlin, le 16 novembre 2015. Photo : Kay Nietfeld. AFP
Un hommage aux victimes des attentats, devant l’Ambassade de France à Berlin, le 16 novembre 2015. Photo : Kay Nietfeld. AFP

Chers terroristes,

Oui, dans notre monde de mangeurs de pain et de buveurs de vin, nous considérons que même des criminels barbares comme vous méritent qu’on les qualifie de «chers», parce qu’on ne vous réduit pas à vos actes et que vos vies valaient plus que vos vices. Nous essayons d’être civilisés comme vous avez essayé d’être barbares, et ce n’est facile pour personne.

Quelle angoisse et quelle souffrance vous avez dû ressentir quand vous avez revêtu votre gilet plein d’explosif. Le communiqué de votre secte de fous nous a informés que vous aviez divorcé de notre bas monde parce que vous aspiriez au martyre et à l’au-delà d’Allah. Mais tout le monde sait qu’un divorce, une séparation, ce n’est jamais facile. Comme vous avez dû souffrir de cette séparation. Votre prophète Mahomet aurait dit à ce sujet : «Le divorce est l’acte licite le plus détesté d’Allah». Mais je ne crois pas qu’il pensait à des attentats suicides quand il a dit ça.

Pourquoi haïssiez-vous tant notre bas monde ? Que vous a-t-il fait pour que vous le détestiez à ce point ? Plus je pense à vous, plus je crois que le nerf de votre guerre perverse était l’envie, la jalousie. Je vous perçois comme des types infiniment malheureux. Malheureux en amour, «heureux» en armes. Je vous vois aussi comme des gosses que les jeux vidéo violents ne suffisaient plus à distraire du vide sidéral de leur existence. Alors pour retrouver l’adrénaline qui vous manquait comme l’héroïne manque au junkie, il vous fallait aller plus loin, passer de l’autre côté de l’écran et devenir vous-mêmes les personnages virtuels que vos joysticks animaient frénétiquement dans des combats fantasmés où vous étiez les plus forts et les plus beaux, mais en rêve seulement.

Quand vous êtes passés de l’autre côté du miroir, les futurs martyrs écervelés que vous êtes devenus ne se sont pas demandé une seconde qui allait jouer avec leurs vies désormais. Je vais vous le dire aujourd’hui, même si c’est trop tard. Vos commanditaires sont des mangeurs de chair comme les Cyclopes et autres Lestrygons. «Chair» sonne comme «cher». Vos gourous ont fait de vous de la chair à canon dans leur monde inhumain d’anthropophages alors que vous auriez pu être nos chers concitoyens d’un monde humain, juste humain.

Maintenant, vous n’êtes plus rien tandis que nous sommes vivants. Tristes mais vivants. Vous avez voulu mourir jeunes parce que vous n’aimiez pas votre vie et la vie en général. Nous voulons vivre vieux comme Ulysse parce que nous aimons la vie. Voilà ce qui distingue le monde humain du monde inhumain. Nous aimons notre vie mortelle, aussi tragique soit-elle. Vous la détestiez. Pourtant, il n’y a pas d’autre vie possible pour les mangeurs de pain et les buveurs de vin que nous sommes. Et c’est très bien ainsi.

Soufiane Zitouni, philosophe.

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