WikiLeaks n’a fait que démocratiser la pratique des fuites

La divulgation par WikiLeaks de plus de 250 000 télégrammes diplomatiques des ambassades américaines a provoqué un embarras et un émoi considérables. Compte tenu des déclarations apocalyptiques concernant à la fois l’ampleur des fuites et le traitement devant être infligé au responsable de WikiLeaks, Julian Assange, il est utile d’examiner avec un peu plus d’objectivité quelles sont les conséquences, si toutefois il y en a, de ces fuites sur la diplomatie telle qu’elle se pratique dans le monde. Il est donc nécessaire en premier lieu de comprendre exactement ce que WikiLeaks a fait, ou n’a pas fait – et quelle est la nature des communications diplomatiques.

Lorsque les représentants des Etats communiquent entre eux, ils rédigent en général une forme ou une autre de rapport sur leurs activités. Ces rapports, bien que destinés à leurs supérieurs hiérarchiques, sont en général accessibles à un certain nombre de lecteurs potentiels dans les différents ministères et bureaucraties des Etats dont les auteurs sont ressortissants. Les responsables gouvernementaux peuvent ainsi tenter d’influer sur le cours politique des affaires en communiquant ces rapports à des tierces personnes, à la fois au sein de l’administration et à l’extérieur. Dans ce dernier cas, et s’il s’agit de journalistes, on parle de fuites. Dans la grande majorité des cas, ces fuites sont des tentatives délibérées faites par des fonctionnaires, souvent très haut placés, pour réunir un soutien, ou former une opposition, à une politique spécifique.

Les fuites délibérées sont communes à toutes les agences gouvernementales, et les documents classifiés «top secret» sont en général ceux qui font le plus souvent l’objet de fuites. A cet égard, le procédé de WikiLeaks n’a absolument rien de nouveau: les fuites de rapports confidentiels sont une affaire de routine. De plus, ces fuites proviennent souvent d’organismes au moins aussi soucieux de la sécurité que le Département d’Etat américain, que ce soit des services de renseignement, des ministères de la Défense ou des services de police. Le dernier cas en date, en provenance des Etats-Unis, concerne une évaluation conjointe de plusieurs services de renseignement sur l’Afghanistan, publiée en première page par le New York Times.

Pourquoi donc une telle agitation autour des fuites publiées par WikiLeaks? Pour trois raisons. La première, et la moins importante, est que le nombre de documents divulgués à un moment ou un autre dans l’avenir sera bien supérieur au nombre de documents d’une fuite «normale». A ce jour, moins de 2000 mémos ont été publiés, mais ce nombre continuera à croître au fur et à mesure que les journaux partenaires de WikiLeaks poursuivront la publication des télégrammes diplomatiques. Mais, puisque le simple nombre de rapports sur des communications inter­étatiques se chiffre par milliards, il est difficile d’imaginer comment la diffusion des documents de la base de données de WikiLeaks, même si le site les publie tous, pourrait révéler plus qu’une fraction des échanges effectués. Et puisque la grande majorité des rapports sur les interactions gouvernementales ne concerne pas les ministères des Affaires étrangères, les fuites de WikiLeaks ne pourraient avoir d’effets, au-delà des diplomates professionnels, que si d’autres responsables estiment que leurs communications pourraient également faire l’objet de fuites.

La deuxième raison tient au langage employé. Les échanges entre diplomates ne forment qu’une petite partie de tous les rapports. Ils ressortent toutefois du lot parce que leurs auteurs sont souvent des fonctionnaires à vocation généraliste, sans grande expertise technique, mais nommés en partie pour leurs capacités rédactionnelles. Les télégrammes diplomatiques sont donc souvent caractérisés par un langage fleuri, quel que soit le fond même du rapport. Mais les gaffes verbales et les qualificatifs malheureux font partie des risques du métier pour la plupart des politiciens décrits de manière aussi embarrassante, et il est très probable que seule une poignée d’individus feront preuve de prudence en s’exprimant devant des diplomates étrangers.

La troisième raison, et sans doute la plus importante, tient au fait que jusqu’à présent les fuites étaient un jeu pratiqué par les puissants pour servir leurs intérêts. WikiLeaks a de fait démocratisé ces activités et, du moins temporairement, en a retiré l’usage exclusif des mains des hauts fonctionnaires. Il ne faut donc pas s’étonner qu’ils se comportent comme si c’était la fin du monde. Leur déconvenue ne doit pourtant pas inciter les citoyens ordinaires à s’alarmer – sauf, bien sûr, si les gouvernements prennent des mesures, en réaction à WikiLeaks, pour limiter la liberté de la presse.

Ces mesures sont en fait la réaction la plus frappante à la divulgation des télégrammes. Des agences gouvernementales américaines ont interdit l’accès de WikiLeaks à leurs employés, et même à des utilisateurs extérieurs et, tout dernièrement, l’accès aux journaux ayant publié les rapports confidentiels. Des étudiants ont été avertis qu’ils pouvaient oublier l’idée d’une carrière au Département d’Etat s’il s’avérait qu’ils avaient commenté les documents WikiLeaks. Des universitaires se censurent d’eux-mêmes de peur qu’une simple mention des fuites ne se traduise par l’assèchement d’un financement futur. Le résultat final de ces mesures est que le gouvernement américain se retrouvera avec des employés plus timorés et moins créatifs au plan intellectuel. Il est assez ironique d’observer que c’est précisément l’une des conséquences qu’avait prévues Julian Assange dans son manifeste en faveur de WikiLeaks publié en 2006. Il avançait l’idée que les Etats sont assimilables à des conspirations terroristes et que leurs réactions démesurées face à des fuites les amèneraient à se couper de leurs sources d’informations et donc à perdre de leur efficacité. L’on pourrait toujours lui rétorquer que les organisations de ce genre peuvent parfaitement survivre à un niveau moindre d’efficacité.

A court et moyen termes, il est toutefois peu probable que le monde diplomatique soit sérieusement déstabilisé par les fuites de WikiLeaks. Les responsables gouvernementaux continueront à communiquer avec les Etats-Unis et entre eux, faute de quoi les affaires cesseraient. On peut au plus s’attendre que les rapports soient rédigés dans un langage un peu plus prudent. Et il y aura sûrement un boom des activités de protection de transmission des données. Mais les rapports sont simplement trop accessibles, de plusieurs sources, pour empêcher que des fonctionnaires subalternes ne les divulguent, comme semble être le cas dans la récente transmission massive de documents à WikiLeaks. Au final, soit les gouvernements s’abstiendront de mener certaines activités, soit les diplomates apprendront à s’endurcir. Je parie sur cette dernière éventualité.

David Sylvan, politologue et professeur à HEID à Genève.

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