Zizanie sur la politique industrielle européenne

Arnaud Montebourg nous a manqué, samedi 20 octobre, à Berlin. Vêtu de sa marinière Armor Lux et armé de son robot Moulinex, le fantassin du “made in France” aurait dû franchir sa ligne Maginot et pousser jusqu’au Reichstag. Le ministre du redressement productif aurait été conforté dans ses certitudes : non, l’avantage compétitif de l’Allemagne ne s’explique pas uniquement par la modération salariale ou la flexibilisation du marché du travail. Le succès du “Standort Deutschland”, l’Allemagne site de production industrielle, repose d’abord sur un état d’esprit, celui du travail constructif.

Le forum européen de l’industrie, organisé par le groupe parlementaire social-démocrate (SPD), était édifiant. Nous ne trahirons pas les propos tenus à huis clos lors de cette réunion, mais le casting disait tout des vertus du consensus allemand. On a écouté l’exposé du patron de Daimler-Benz, Dieter Zetsche, puis celui du chef du syndicat IG Metall, Berthold Huber. Le candidat du SPD à la chancellerie, Peer Steinbrück, s’est contenté d’animer une table ronde. Imagine-t-on une réunion du groupe socialiste au Palais-Bourbon, où auraient débattu le secrétaire général de la CGT, Bernard Thibault, le patron de Renault, Carlos Ghosn, avec le ministre allemand des finances en invité d’honneur, tandis que le candidat à la présidence de la République François Hollande aurait joué les modérateurs ? Pierre Moscovici, invité à la séance berlinoise, en était tout surpris.

La réunion nous a permis de réactualiser nos connaissances sur la mondialisation, grâce à la présence du directeur général de l’OMC, Pascal Lamy. Concédons-le, parfois nous sommes séduits par le volontarisme de M. Montebourg. Ses coups de menton nous rappellent notre adolescence, la ministre du commerce extérieur Edith Cresson bloquant en 1982 les magnétoscopes japonais au centre de dédouanement de Poitiers. L’affaire devait donner un répit à la France pour bâtir une industrie d’électronique grand public. Grâce à une usine Akai implantée en Normandie, aujourd’hui disparue.

L’économie est plus complexe qu’une gravure de mode montebourgeoise en “une” du Parisien Magazine. La mondialisation du IIIe millénaire n’est pas celle des années 1980. A l’époque, il s’agissait de bloquer l’accès à de nouveaux entrants, Japon et consorts, partis à la conquête des marchés occidentaux. Les Européens résistèrent en instaurant des quotas automobiles. Aujourd’hui, c’est impossible. Les entreprises ont saucissonné leur production. Pascal Lamy cite sans cesse l’iPhone, “designed by Apple in California, assembled in China”. La valeur ajoutée chinoise dans notre appareil fétiche est quatre fois plus faible que l’américaine.

En vingt ans, la part des importations dans les produits exportés a doublé, pour atteindre 40 %. Vouloir bloquer les importations, c’est pénaliser par avance nos exportations. L’économiste Patrick Artus a essayé de l’expliquer à Arnaud Montebourg, qui ne veut rien entendre.

La seule manière efficace de lutter contre la Chine, c’est de localiser en Europe la valeur ajoutée, récupérer la bonne part du “saucissonnage” mondial de la production. La mission n’est pas impossible, en dépit des trois millions d’emplois industriels perdus en Europe depuis le début de la crise. A se concentrer sur les déboires de la France, on oublierait le succès de l’Europe centrale, Italie du Nord comprise. L’excédent commercial hors énergie de la zone euro a doublé en dix ans, pour atteindre 320 milliards d’euros.

Sur la période, les exportations allemandes et néerlandaises ont augmenté de moitié, quand celles de la France stagnaient. Celles du Royaume-Uni ont baissé de 10 %, mais épargnons-nous les poncifs sur Margaret Thatcher, qui aurait tué l’industrie britannique. La France est moins industrielle que le Royaume-Uni : l’industrie manufacturière représente 10 % du PIB hexagonal contre 11 % pour le Royaume-Uni et 22 % pour l’Allemagne, selon la Commission européenne. Réagissons ! L’institution bruxelloise s’est fixé pour objectif de faire passer la part de l’industrie et du BTP de 15,6 % à 20 % du PIB d’ici à 2020. Ce serait une révolution.

Depuis vingt ans, les Européens sont incapables d’adopter une stratégie résolue comparable à celle des Etats-Unis et de la Chine. Ils préfèrent guerroyer entre eux, tandis que la Commission dépense son énergie à lutter contre les ententes et les aides d’Etat. Le grand marché et l’euro accentuent cette zizanie. Le continent a fini par se spécialiser : la finance au Royaume-Uni, l’automobile en Allemagne, le luxe en France et en Italie, les services Internet au Luxembourg et en Irlande.

Résultat, chacun est prêt à défendre des intérêts sectoriels devenus vitaux. La City veut rester libérale pour ne pas se faire doubler par Wall Street ; l’Allemagne ne veut pas heurter la Chine pour vendre ses machines-outils et la France la rejoint dès qu’Airbus est concerné ; les Irlandais défendent une taxation des entreprises dérisoire. Bref, la forteresse Europe à la Montebourg est inutile, les ennemis sont de l’intérieur.

Le second handicap, c’est l’absence d’un marché européen des services. En 2005, les souverainistes Philippe de Villiers et Jean-Luc Mélenchon ont chassé le plombier polonais et enterré la directive Bolkestein sur la libéralisation des services. Nous payons deux fois l’addition. Les Polonais travaillent à bas coût outre-Rhin, où le smic n’existe pas, et ont aidé l’Allemagne à dépasser, comme les Pays-Bas, les exportations agroalimentaires françaises. Surtout, persistent en Europe vingt-sept marchés de l’assurance, de la téléphonie, de la banque…, autant de services peu compétitifs, indispensables pour accompagner une industrie à forte valeur ajoutée.

Enfin, l’Europe souffre d’une politique énergétique en miettes, qui augmente les coûts pour l’industrie. Un grand merci aux Verts, qui forcent à subventionner deux fois l’électricité : la première fois pour construire les éoliennes, la seconde pour mettre en face des centrales à gaz, qui compensent l’absence de vent. Pendant ce temps, l’industrie chimique se relocalise aux Etats-Unis : grâce au gaz de schiste, elle a une énergie six fois moins chère qu’en Europe. Sans doute n’avons-nous pas besoin de chimie ?

Arnaud Leparmentier

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