Bush n’a pas gagné, Ben Laden non plus

Par Bruno Tertrais, maître de recherche à la Fondation pour la recherche stratégique, FRS (LE MONDE, 08/09/06):

“Nous avons tous perdu la guerre froide”, disaient en 1995 deux auteurs américains, Richard Lebow et Janice Stein. Dira-t-on un jour la même chose de la guerre contre le terrorisme ? Cinq ans après le 11-Septembre, en tout cas, un tel diagnostic serait justifié.

Les échecs des Etats-Unis sont nombreux, et parmi eux l’Irak est le plus manifeste. L’Amérique avait choisi en 2003 de faire de ce pays un champ de bataille de la guerre contre la terreur : elle y a réussi, mais pas dans le sens qu’elle espérait. Les attentats sont désormais d’une incroyable violence. Le nombre des victimes civiles en Irak est passé de 1 778 pour le mois de janvier à 3 149 pour juin. Quant au mois de juillet, il aura été le plus meurtrier depuis trois ans avec 3 438 morts. Le président Jalal Talabani fait preuve d’un extraordinaire optimisme lorsqu’il envisage de transférer la sécurité de l’ensemble des dix-huit provinces aux forces irakiennes d’ici la fin de l’année. Et le pays est devenu un sas d’entraînement pour des opérations dans d’autres pays – y compris, amer retournement de l’histoire, l’Afghanistan.

Tout aussi grave, justement, est la dégradation de la situation en Afghanistan, où les Etats-Unis et leurs alliés ont été contraints de renforcer leur dispositif militaire face aux offensives des talibans. Celles-ci s’accompagnent d’une multiplication des attentats-suicides, pourtant quasiment inconnus dans le pays avant 2005. Or, pour stabiliser le pays, les Etats-Unis ont choisi de s’appuyer sur les chefs de guerre locaux. Résultat : les milices n’ont pas été désarmées et la production d’opium atteint des niveaux records.

Au Pakistan, l’armée n’est pas parvenue à mater les talibans et leurs soutiens dans ces “zones tribales” qui n’ont jamais été soumises à aucun conquérant. Les extrémistes pachtounes, qui cherchent désormais à fonder un “émirat islamique du Waziristan”, continuent de soutenir leurs frères d’armes de l’autre côté de la frontière. Autrement dit : les talibans sont sur le chemin de la revanche et continuent de bénéficier de complicités pakistanaises.

Faut-il rappeler qu’Oussama Ben Laden et son adjoint Ayman Al-Zawahiri courent encore ? Certes, leur capture ne conduirait sans doute pas à une réduction significative de la menace. La CIA s’est même payé le luxe de démanteler la “station Alex”, l’unité spéciale qui était chargée, depuis 1996, de pister le leader terroriste. Mais les cassettes régulièrement envoyées par les deux chefs d’Al-Qaida rappellent les limites des capacités occidentales. Elles entretiennent le mythe et sont un facteur de mobilisation pour ceux qui sont tentés par l’extrémisme.

Car, depuis le 11-Septembre, le djihadisme a fait recette. Les sites Internet rattachés à cette mouvance idéologique sont passés d’une douzaine en 2001 à 4 500 en 2005. De nombreux jeunes musulmans échappent, par la voie du cyberespace, à la tutelle morale des oulémas modérés, alors que les prêches des plus extrémistes leur sont immédiatement accessibles par ce biais. Les spécialistes des affaires militaires dissertent sur l’organisation des armées occidentales en réseau, mais, pour l’instant, c’est surtout l’islamisme qui maîtrise la guerre “réseau-centrée”.

A l’inverse, le crédit moral de l’Amérique dans son projet de démocratisation du Proche-Orient a été durablement entamé par les bavures d’Abou Ghraib et les mauvais traitements infligés aux détenus de Guantanamo. Le soutien de l’opinion internationale à la guerre contre le terrorisme continue de se dégrader. Il est passé en 2006 sous la barre des 50 % au Royaume-Uni, en Allemagne et en France, et n’est plus que de 26 % au Japon, 19 % en Espagne et 14 % en Turquie. La Somalie est un autre grand échec. Washington a choisi, comme en Afghanistan, d’y soutenir les chefs de guerre locaux. Cette décision a contribué à susciter ce que les Etats-Unis cherchaient à éviter : la prise de Mogadiscio par les milices islamistes en juin, qui pourraient bien transformer le pays en un nouvel Afghanistan – modèle pré-2001.

Dans le domaine de la lutte contre la prolifération nucléaire, le bilan n’est pas glorieux. La décision de la Libye de renoncer à ses programmes est partiellement attribuable à la crainte du colonel Kadhafi de subir le sort de Saddam Hussein. Mais les Etats-Unis et leurs alliés n’ont rien pu faire pour empêcher la Corée du Nord et l’Iran de poursuivre leurs programmes. Le traité de non-prolifération des armes nucléaires ne tient plus qu’à un fil.

Mais si l’Amérique n’a pas gagné la guerre contre la terreur, il en va de même pour son ennemi, et c’est peut-être là l’essentiel. Il est difficile de savoir si Al-Qaida existe encore en tant que mouvement opérationnel. L’organisation a été très affaiblie. La liste des dirigeants arrêtés depuis 2001 est longue, depuis Khalid Cheikh Mohammed (l’organisateur du 11-Septembre) jusqu’à Abou Farraj al-Libbi (son successeur présumé). La mort d’Abou Moussab al-Zarkaoui, en juin, a privé le djihadisme irakien d’un leader charismatique. Al-Qaida est surtout devenue une “marque”, source d’inspiration pour ses affiliés et franchisés. L’organisation fait parler d’elle après chaque attentat ou événement majeur, toujours pour se féliciter, pour encourager, parfois pour revendiquer.

Mais elle semble avoir fait sien le fameux adage : “Puisque ces événements nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs.” Ses dirigeants, à travers leurs messages, ne cessent d’étendre le théâtre des opérations (le Soudan en ferait désormais partie) et la liste de ses adversaires (les Nations unies et la Chine sont maintenant au nombre de ceux-ci). N’est-ce pas là un signe d’impuissance ? Peut-être Al-Qaida a-t-elle encore quelques capacités de soutien, comme cela a pu être le cas pour la tentative de la mi-août. Mais, si c’était le cas, il faudrait alors se féliciter que, pour la première fois, les services occidentaux ont pu pénétrer l’organisation au point de compromettre une opération en cours. La majorité des actions djihadistes semblent désormais le fait de ce que l’analyste Peter Bergen appelle des “radicaux libres”.

Et contrairement à ce qu’une lecture hâtive de l’actualité pourrait faire croire, le nombre des attentats n’est pas en augmentation : il y a eu beaucoup moins d’actes de terrorisme international en 2005 qu’en 2004. Certes, les actes de terrorisme intérieur sont, eux, en augmentation, mais c’est en raison du grand nombre d’attentats meurtriers commis en Irak. Al-Qaida n’a atteint aucun de ses objectifs déclarés. Ce n’est sans doute pas par hasard que, dans son message de janvier, Oussama Ben Laden a pour la première fois évoqué la possibilité d’une défaite. Contrairement à ce qu’il espérait, l’Afghanistan n’a pas été aux Etats-Unis ce qu’il fut pour l’Union soviétique. L’Arabie saoudite et le Pakistan luttent désormais activement contre les groupes terroristes.

George Bush peut se targuer d’avoir protégé sa population : aucun attentat n’a eu lieu sur le sol américain depuis le 11-Septembre. Ce n’est pas faute de tentatives. Il faut donc en conclure que les services de police, de justice et de renseignement ont gagné en efficacité depuis cinq ans, d’autant que les attaques qui réussissent sont de moins en moins meurtrières. Malgré l’attentat de Madrid (mars 2004), les pays occidentaux ont refusé la trêve proposée par Oussama Ben Laden un mois plus tard. L’Alliance atlantique n’a pas été détruite par les coups portés par la mouvance djihadiste en Turquie, en Espagne et au Royaume-Uni. Le terrorisme a cessé de provoquer la panique sur les marchés financiers. L’industrie du tourisme récupère de plus en plus vite : il lui avait fallu trois ans après les attentats de 2001… mais trois mois après celui de Londres.

L’islamisme militant n’a pas réussi à faire l’unité du monde musulman autour de lui. L’internationale djihadiste reste parcourue de mutiples fractures. Le “grand débat” interne à Al-Qaida, qui opposait Ayman al-Zawahiri à Abou Moussab al- Zarkaoui (faut-il s’attaquer aux chiites ou privilégier la lutte contre l’Occident ?) tourne pour l’heure à l’avantage du second : la violence en Irak oppose tout autant les chiites aux sunnites que les seconds aux forces américaines. Les régimes “impies” du monde musulman ne sont pas tombés. Au contraire : la démocratie a progressé au Proche-Orient, et les Etats-Unis et leurs alliés y ont largement contribué. L’Afghanistan et l’Irak ont organisé leurs premières élections disputées, l’Egypte et les pays du Golfe ont connu quelques avancées démocratiques. Evolutions limitées mais remarquables dans une région du monde qui sort d’une sclérose politique de plusieurs décennies. Peut-être les mouvements extrémistes en bénéficieront-ils ; mais il faut y voir la maladie infantile de la démocratie et un rejet des élites corrompues, plutôt qu’une adhésion massive des populations à l’islamisme radical.

Un autre contrecoup du 11-Septembre a été la délégitimation du terrorisme. La Libye et le Soudan ont été rayés de la liste des “Etats soutenant le terrorisme”. Les Jordaniens ont exprimé leur rejet d’Al-Qaida après avoir été eux-mêmes frappés en novembre 2005. Et si l’IRA et l’ETA ont annoncé leur renoncement à la lutte armée, c’est aussi parce que ce combat trouvait de moins en moins de soutien au sein des populations sympathisantes.

Il y a donc un double échec, celui des Etats-Unis mais aussi celui du terrorisme. Qu’en sera-t-il à l’avenir ? Après le 11-Septembre, l’Amérique avait qualifié son combat de “guerre” et s’était fixé en 2001 un objectif impossible à atteindre : défaire “l’ensemble des réseaux terroristes de portée mondiale”, selon les termes de M. Bush lors de son discours au Congrès en septembre 2001. Cette stratégie était une impasse, car la défaite était impensable et la victoire impossible. Au fil du temps, l’administration a réorienté ses choix. L’objectif se limite désormais à mettre un terme à la capacité de nuisance de la “mouvance Al-Qaida”. Elle considère que l’adversaire réel est une idéologie, appelée “extrémisme violent” ou “radicalisme islamique”. Les Etats-Unis ont ainsi reconnu que la bataille des idées était au moins aussi importante que le combat des armées, des services de renseignement et des forces de police.

Il faudra sans doute attendre plusieurs décennies pour savoir si l’Amérique a gagné ou perdu la guerre. En dépit de ses erreurs de jugement et de ses maladresses, l’administration américaine a sans doute raison sur un point : le combat engagé – réduction du terrorisme, affaiblissement de l’islamisme et arrêt de la prolifération – est une affaire de plusieurs générations. Ce n’est pas en 2006, mais en 2026 ou en 2036 que l’on pourra faire le véritable bilan de ce que les Etats-Unis appellent désormais la “longue guerre”.