Les démocraties doivent combattre le mépris saoudien des droits humains

La diplomatie saoudienne a longtemps cultivé la discrétion. Elle vient pourtant de se placer au centre du jeu multilatéral en enregistrant une victoire majeure devant le Conseil des droits de l’homme de l’ONU. Le 2 octobre dernier, elle a en effet empêché la mise en place d’une enquête internationale sur la conduite de ses frappes aériennes au Yémen.

C’est là la vraie victoire de l’Arabie saoudite à l’ONU, et non comme on a pu l’entendre la nomination quelques semaines plus tôt de son ambassadeur à la tête du comité consultatif du Conseil des droits de l’Homme, une position honorifique mais aux pouvoirs restreints.

En tuant dans l’œuf une résolution proposée par les Pays-Bas, dont elle s’est appliquée à ruiner les soutiens, l’Arabie saoudite a obtenu l’adoption d’une résolution concurrente, rédigée par le groupe arabe avec ses propres diplomates à la plume. En coulisses, Etats-Unis, France et Royaume-Uni l’ont aidée à enterrer l’initiative néerlandaise.

En ne soutenant que très mollement et très tardivement le texte néerlandais et en insistant sur la nécessité de trouver un compromis avec les Saoudiens, ces gouvernements ont planté un couteau dans le dos de ceux qui souhaitent voir le Conseil remplir son mandat de lutter contre les violations des droits humains, combattre l’impunité et prévenir la récidive.

Lamentable soutien d’Occidentaux

Avec cette victoire, et le lamentable soutien de gouvernements occidentaux, l’Arabie saoudite revendique aujourd’hui haut et fort un rôle géopolitique dont les conséquences délétères représentent une menace croissante pour l’ensemble du Moyen-Orient. Ce succès diplomatique va permettre aux Saoudiens de continuer à défier les normes internationales des droits humains, notamment en matière de liberté d’expression, de torture et d’exécutions des mineurs – on l’a vu avec les affaires du blogueur Raef Badaoui [qui vient d’obtenir le prix Sakharov du Parlement européen] et Ali Al-Nimr.

On voit mal pourquoi le royaume se priverait, par exemple, de rouvrir le vieux débat sur la « diffamation des religions » par lequel il avait tenté, avec ses alliés régionaux, de faire inscrire dans le droit international des restrictions à la liberté d’expression sur la base du « respect » dû aux religions.

A la lumière des attentats du 7 janvier, on en mesure aisément les implications. Volonté de ménager des Saoudiens énervés par le rapprochement irano-occidental, nécessité de conserver la confiance d’un allié dans la crise syrienne, lutte contre le terrorisme, intérêts économiques ; toutes les justifications sont avancées. Et pour ce qui est des droits humains, nous dit-on, « les messages passent mieux en coulisses » et « il ne faut pas antagoniser ».Le résultat est un message glaçant envoyé à la communauté internationale et au monde arabe en particulier : les victimes ne comptent pour rien ; l’Arabie saoudite est à l’abri de toute critique internationale et peut continuer de faire ce que bon lui semble sur la péninsule arabique, y compris commettre ce qui pourrait constituer des crimes de guerre.

On l’a encore vu le 26 octobre avec le bombardement d’un hôpital de MSF à Saada. Pire : elle sait dorénavant qu’elle peut utiliser les instances onusiennes pour promouvoir sa propre impunité, et en définitive affaiblir le système international de protection des droits humains.

Soutien idéologique de ce terrorisme

Or, l’Arabie saoudite est un soutien, au minimum idéologique, de ce terrorisme qui frappe aujourd’hui partout, et elle emploie des méthodes similaires à Daech pour faire taire toute opposition. Qu’on nous autorise deux exemples : dix ans de prison et mille coups de fouet pour avoir promu le dialogue interreligieux, dans un cas (Raef Badoui). Dans un autre (Ali Al-Nimr), décapitation suivie de crucifixion « jusqu’à pourrissement des chairs » pour avoir manifesté, et ce à l’âge de 17 ans.

La liste des exactions du régime saoudien est longue. Quels messages feront donc passer les gouvernements occidentaux « en coulisses » quand le royaume occupera pleinement la place diplomatique qu’il est en train de se construire – et qu’il se permettra, pour sa part, de faire passer ses messages non pas « en coulisses », mais bel et bien en pleine lumière ? Le nombre de victimes civiles au Yémen dépasse aujourd’hui celui du conflit à Gaza en 2014.

Des pans entiers du Patrimoine mondial de l’humanité ont été détruits. Toutes les semaines, une nouvelle bavure est rapportée : ici le bombardement d’un mariage, là d’un hôpital. La sale guerre menée par la coalition saoudienne ne doit pas, ne peut pas se poursuivre comme si de rien n’était.

Face à cette exigence de justice, les gouvernements démocratiques ont le devoir d’expliquer à leurs citoyens pourquoi ils ont permis l’infamie du 2 octobre : une victoire totale de l’Arabie saoudite au sein même de la principale instance de l’ONU en charge des droits humains. Surtout, ils doivent réparer les dégâts en s’engageant à promouvoir une approche de principe en faveur d’une enquête internationale chaque fois que sera pointée la possibilité de crimes internationaux, quels qu’en soient les responsables.

C’est le moins qu’ils doivent aux victimes et à une institution qui vient de fêter ses 70 ans.

Karim Lahidji, Président de la Fédération Internationale des Droits de l’Homme (FIDH)

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